Google fight seconda puntata
De Angelis batte Hramov 82.400 a 13.500
Parachini batte Kircheva 14.700 a 2.330
Melega batte Perduca 35.900 a 15.500
Tessari batte Romanciuc 102mila a 6.770
Bellocchio batte Tassinari 235mila a 222mila
Meyssan batte Dreon 102mila a 11.100
Martelli batte Fortuna 120mila a 77.500
Montale batte Pacor 739mila a 550mila
Rostagno batte Paramov 29.100 a 10.300
Sessarego batte Palombo 105mila a 52.100
Palombo batte Vecellio 15.900 a 7.320
Teodori batte Adzharov 49.500 a 264
Ancona batte Baraghini 165mila a 917
Andreani batte De Pascalis 206mila a 49.300
Federico batte Casu 215mila a 7.110
Scalfari batte Loteta 92.400 a 3.350
Silone batte Mellano 67mila a 26.900
Staller batte Taradash 1.190mila a 15.100
Azzolini batte Bagdasarian 99.600 a 49.300
Boato batte Beltrandi 415mila a 10.900
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Terza serie di Google fight
De Angelis batte Hramov 82.400 a 13.500
Parachini batte Kircheva 14.700 a 2.330
Melega batte Perduca 35.900 a 15.500
Tessari batte Romanciuc 102mila a 6.770
Bellocchio batte Dreon 102mila a 11.100
Meyssan batte Fortuna 120mila a 77.500
Martelli batte Montale 739mila a 550mila
Pacor batte Paramov 29.100 a 10.300
Rostagno batte Palombo 85mila a 52.100
Sessarego batte Vecellio 15.900 a 7.320
Teodori batte Adzharov 49.500 a 264
Ancona batte Baraghini 165mila a 917
Andreani batte De Pascalis 206mila a 49.300
Federico batte Casu 215mila a 7.110
Scalfari batte Loteta 92.400 a 3.350
Silone batte Mellano 67mila a 26.900
Staller batte Taradash 1.190mila a 15.100
Azzolini batte Bagdasarian 99.600 a 49.300
Boato batte Beltrandi 415mila a 10.900
De Angelis batte Hramov 82.400 a 13.500
Parachini batte Kircheva 14.700 a 2.330
Melega batte Perduca 35.900 a 15.500
Tessari batte Romanciuc 102mila a 6.770
Bellocchio batte Dreon 102mila a 11.100
Meyssan batte Fortuna 120mila a 77.500
Martelli batte Montale 739mila a 550mila
Pacor batte Paramov 29.100 a 10.300
Rostagno batte Palombo 85mila a 52.100
Sessarego batte Vecellio 15.900 a 7.320
Teodori batte Adzharov 49.500 a 264
Ancona batte Baraghini 165mila a 917
Andreani batte De Pascalis 206mila a 49.300
Federico batte Casu 215mila a 7.110
Scalfari batte Loteta 92.400 a 3.350
Silone batte Mellano 67mila a 26.900
Staller batte Taradash 1.190mila a 15.100
Azzolini batte Bagdasarian 99.600 a 49.300
Boato batte Beltrandi 415mila a 10.900
Basculement stratégique au Proche-Orient
L’échec du remodelage du Grand Moyen-Orient a laissé le champ libre à une nouvelle alliance, celle du triangle Téhéran-Damas-Ankara. La nature ayant horreur du vide, Moscou comble l’espace laissé vacant par Washington. Le vent a tourné et il souffle fort. En quelques mois, c’est tout l’équilibre régional qui a été bouleversé.
L’échec du remodelage du Grand Moyen-Orient a laissé le champ libre à une nouvelle alliance, celle du triangle Téhéran-Damas-Ankara. La nature ayant horreur du vide, Moscou comble l’espace laissé vacant par Washington. Le vent a tourné et il souffle fort. En quelques mois, c’est tout l’équilibre régional qui a été bouleversé.
Thierry Meyssan, http://www.voltairenet.org
L’équilibre du Proche-Orient a été entièrement modifié au cours des derniers mois. Tout d’abord, les capacités et les positions de plusieurs acteurs ont changé.
- Les forces armées israéliennes, qui avaient enchaîné victoire sur victoire durant des décennies, ne sont plus capables de maîtriser le terrain. Au cours de leur offensive contre le Liban (2006), puis contre Gaza (2008), elle ont montré qu’elles ont accru leur puissance de destruction, mais qu’elles ne parviennent plus à atteindre les objectifs qu’elles se fixent, en l’occurrence détruire le Hezbollah et le Hamas. En outre, leur arsenal, alimenté autant que de besoin par les Etats-Unis, ne garantit plus leur domination. Leurs chars sont devenus vulnérables aux RPG russes, alors qu’ils formaient l’outil central de leur blitzkrieg. Leur marine est menacée par les missiles sol-mer livrés par la Chine au Hezbollah et désormais dotés des système anti-brouillage qui leur manquaient en 2006. Enfin, leur domination aérienne ne résistera pas longtemps à la prolifération des S-300 russes, en cours de livraison dans la région.
- La quasi-indépendance du Kurdistan irakien organisée par les Etats-Unis, le développement économique de ce quasi-Etat sous tutelle israélienne, et le soutien trop visible des USA aux séparatistes kurdes du PKK ont contraint les militaires turcs à un revirement complet. L’Alliance atlantique n’apparaît plus comme la garante de l’intégrité territoriale turque et Israël devient un ennemi. Si Ankara veille à ménager Washington, le ton n’a cessé de monter avec Tel-Aviv depuis l’algarade opposant Recip Erdogan à Shimon Peres lors du Forum de Davos, à l’incident diplomatique relatif à la série télévisée La Vallée des loups.
- Le chaos irakien et la création du quasi-Etat du Kurdistan ont contraint les Etats riverains à se concerter pour se protéger de la contamination. D’autant que Washington a tenté de les déstabiliser tous pour les tenir à l’écart du jeu irakien. Ainsi les Etats-Unis et Israël ont soutenu en sous-main les séparatistes kurdes de Turquie (PKK), ceux d’Iran (Pejak) et ceux de Syrie. Par conséquent, l’axe Iran-Syrie a fait place à un triangle Iran-Syrie-Turquie. Celui-ci dispose d’une légitimité historique sans équivalent. Depuis la Révolution islamique, l’Iran est le chef de file des chiites. Après la destruction du Baas irakien par Paul Bremmer, la Syrie est devenue le leader incontesté du camp laïque. Enfin, la Turquie, héritière du califat, est le berceau du sunnisme. A eux trois, ces Etats couvrent la presque totalité du champ politique proche-oriental. Cette alliance clos le chapitre du Divide et Impera (diviser pour régner), que les puissances coloniales avaient su appliquer pour dominer cette très vaste région. Elle met particulièrement un point final à la Fitna, c’est-à-dire à la guerre civile musulmane entre sunnites et chiites. Déjà le roi Abdallah d’Arabie saoudite avait invité le président iranien Ahmadinejad à faire avec lui le pèlerinage à La Mecque, dont il est le gardien. Mais la Turquie est l’héritière des Ottomans, et à ce titre incarne le sunnisme historique. De plus, pour Ankara, ce nouveau triangle élargit enfin un horizon bouché par les interminables atermoiements de l’Union européenne.
- La dé-baasisation de l’Irak, c’est-à-dire la chasse ouverte contre les anciens cadres administratifs du pays, a provoqué un exode massif. En six ans, plus d’un million d’Irakiens ont été accueillis en Syrie. Cette hospitalité arabe inclut l’accès gratuit sans contrepartie aux établissements scolaires et universitaires ainsi qu’à l’ensemble du système de santé. Dans un premier temps, cette ample vague migratoire a provoqué une grave crise économique dans le pays, mais une fois digérée, elle lui apporte des cadres très qualifiés et une nouveau dynamisme.
- Les troubles organisés par les Etats-Unis au Yémen ont contraint la famille royale saoudienne à soutenir la politique du roi Abdhallah d’apaisement avec la Syrie et l’Iran. Par voie de conséquence, le clan libano-saoudien Hariri a été prié de se réconcilier avec le président Bachar el-Assad et de reconnaître la légitimité de l’armement de la Résistance libanaise. Du coup, le résultat ambigüe des élections législatives truquées —gagnées en voix par la coalition conduite par le général Aoun et le Hezbollah, mais gagnées en sièges par la coalition pro-US formée autour du clan Hariri et de l’extrême-droite chrétienne— a changé de signification et ouvert la voie à un gouvernement d’union nationale. Tandis que des chefs de guerre comme le socialiste Walid Jumblatt opéraient un virage à 180° pour s’aligner sur le sens du vent.
Cependant, cette évolution est fragile, Washington ayant peut-être la possibilité de déstabiliser la nouvelle troïka. Quoi qu’il en soit, plusieurs tentatives de renversement de Bachar el-Assad par des généraux corrompus ont été éventées avant même qu’ils ne puissent passer à l’acte. Les multiples attentats orchestrés par la CIA dans les provinces non-persanes d’Iran n’ont pas donné le signal de révoltes séparatistes. Tandis que la révolution colorée, organisée par la CIA et le MI6 à l’occasion de l’élection présidentielle, a été noyée par une marée humaine. Aux quelques dizaines de milliers de contestataires des quartiers nord de Téhéran a répondu une manifestation monstre de 5 millions de personnes. Enfin, Washington semble dans l’incapacité d’user une nouvelle fois du Gladio pour instaurer une dictature militaire en Turquie. D’une part parce que la nouvelle génération de généraux turcs n’est plus arc-boutée au kémalisme et d’autre part parce que le gouvernement démocrate-musulman de l’AKP s’est appliqué à démanteler l’Ergenekon (version actuelle du Gladio turc).
Washington et Tel-Aviv peuvent aussi monter des dossiers mensongers pour justifier d’actions militaires.
Ainsi ont-ils laissé entendre depuis 2007 qu’Israël aurait découvert et bombardé un centre de recherche militaire nucléaire en Syrie et que l’Iran conduirait un vaste programme de même nature. Plus récemment, les mêmes puissances ont accusé la Syrie d’avoir fait entrer des Scud au Liban. Toutefois ces imputations ne résistent pas plus à l’analyses que celles délivrées par le secrétaire d’Etat Colin Powell au Conseil de sécurité des Nations Unies à propos des prétendues armes de destruction massive irakiennes. Les diverses inspections de l’AIEA n’ont mit en évidence que des activités civiles, et la force de maintien de la paix des nations Unies au Liban a démenti la présence de Scud dans le pays.
L’entrée en scène de la Russie
La perte d’influence des Etats-Unis est si palpable que le général David Petraeus, commandant en chef du Central Command a sonné l’alarme à Washington. A ses yeux, le jeu joué par les Israéliens non seulement en Palestine, mais surtout en Irak, a plombé les projets états-uniens dans la région. Plus encore, l’enlisement des GI’s en Irak et en Afghanistan en fait des otages de la Turquie, de la Syrie et de l’Iran, seuls en mesure d’apaiser les populations révoltées. Dans une complète inversion des rôles, l’allié stratégique du Pentagone est devenu un boulet, tandis que ses ennemis régionaux sont ses boucliers.
Prenant acte de l’échec du remodelage US du Grand Moyen-Orient, Moscou s’est repositionné sur la scène régionale lors du voyage du président Dmitry Medvedev à Damas et Ankara.
Concernant les conflits avec Israël, la Russie a réaffirmé que le règlement politique devait être fondé sur les résolutions pertinentes de l’ONU (incluant l’inaliénable droit au retour des Palestiniens) et les principes de la conférence de Madrid (restitution des territoires occupés, dont Jérusalem-Est et le Golan syrien, en échange d’un Traité de paix).
En outre, Dmitry Medvedev a confirmé la préférence russe pour la solution à deux Etats. Compte tenu de la présence d’un million d’ex-Soviétiques en Israël, Moscou veut prévenir un exode prévisible en cas de chute du régime sioniste. Dans cette perspective, il a souhaité une réconciliation entre le Fatah et le Hamas, et a rencontré Khaled Mechaal, le leader politique de la Résistance palestinienne, alors même que celui-ci est qualifié de « terroriste » par les Etats-Unis. Il s’agit bien d’un pas décisif de la Russie : le président Medevedev avait refusé par trois fois de recevoir M. Mechaal de passage à Moscou, il a cette fois eu une entrevue avec lui, et qui plus est à Damas. A cette occasion, le président russe a souligné l’urgence croissante de la situation humanitaire à Gaza et déploré le désintérêt de Washington à résoudre ce drame.
Enfin, faisant allusion aux menaces israéliennes de bombarder les convois d’armes passant de Syrie au Liban, il a mis en garde Tel-Aviv contre une escalade de la tension.
La Russie soutient le rapprochement politique et économique en cours entre l’Iran, la Syrie et la Turquie. Les trois Etats leaders au Proche-Orient sont entrés dans une phase d’intense coopération. En quelques mois, ils ont ouvert leurs frontières et libéralisé leurs échanges à marche forcée. Leurs économies bloquées par les années de guerre ont été soudainement ventilées. La Russie entend ne pas rester à l’écart de cette nouvelle zone de prospérité. Immédiatement, Ankara et Moscou ont abrogé la nécessité de visas pour leurs ressortissants. Ainsi un Turc peut entrer sans formalité en Russie alors qu’il n’y est toujours pas autorisé ni aux USA, ni dans l’Union européenne, bien que la Turquie soit membre de l’OTAN et candidate à l’UE.
Moscou a créé des instances permanentes de concertation à haut niveau, aux plans diplomatique et économique, avec Damas et avec Ankara, qui contrastent avec la politique des Etats-Unis.
En début d’année, la secrétaire d’Etat US, Hillary Clinton, avait sommé la Syrie de prendre ses distances avec la Résistance. Pour toute réponse le président Bashar el-Assad s’était immédiatement affiché aux côtés de son homologue iranien Mahmoud Ahmadinejad et du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah et avait signé un document ironiquement qualifé de « Traité de distance réduite ». La rencontre avait été improvisée de sorte que Khaled Mechaal n’avait pas eu le temps de s’y rendre, mais le Hamas était associé à la démarche. Mettant ses menaces à exécution, le président Barack Obama a répliqué en reconduisant pour deux ans des sanctions économiques contre la Syrie.
Rosatom et Atomstroyexport, qui terminent la construction d’une centrale nucléaire civile en Iran (Bushehr) et sont en discussion pour de nouvelles, en construiront une autre en Turquie pour 20 milliards de dollars. Elle devrait être inaugurée dans sept ans. Un projet similaire est à l’étude en Syrie. Le manque d’électricité, dans une région qui a souffert des bombardements israéliens, est le principal handicap au développement économique. Du point de vue proche-oriental l’empressement russe à construire ces centrales n’est pas tant imputable à un appétit commercial qu’à une volonté de donner aux peuples concernés le moyen d’accélérer le développement économique que les Occidentaux leur ont si longtemps interdit. En outre Stroitransgaz et Gazprom vont assurer le transit du gaz syrien vers le Liban, Beyrouth étant empêché par son voisin israélien d’exploiter ses importantes réserves off shore.
Au plan militaire, la Russie a pris livraison de sa nouvelle base navale en Syrie. Celle-ci lui permettra de rétablir l’équilibre en Méditerranée dont elle est plus ou moins absent depuis la dissolution de l’URSS. Elle a également confirmé la prochaine livraison de missiles S-300 à Téhéran afin de protéger l’Iran des menaces de bombardement états-uniennes et israéliennes.
Tout en stigmatisant les provocations iraniennes, les diplomates russes ont répété qu’ils ne croient pas aux accusations occidentales à propos de prétendus programmes nucléaires militaires iranien ou syrien. Alors que le protocole des Etats riverains de la Caspienne ne prévoit qu’une fourniture d’armes à l’Iran si celui-ci était attaqué, le président Medvedev a évoqué une possible intervention directe de la Russie et mis en garde les Etats-Unis contre une guerre en Iran qui dégénérerait en Troisième Guerre mondiale. Sur ce fondement, il a apporté son soutient au projet de dénucléarisation de la région, c’est-à-dire de démantèlement de l’arsenal nucléaire israélien. L’affaire vient d’être portée devant l’AIEA.
Moscou attache une importance particulière à aider la Turquie à régler ses contentieux séculaires avec la Grèce et l’Arménie, incluant les conflits de Chypre et du Haut-Karabagh. De la sorte, Ankara pourrait s’éloigner définitivement de Tel-Aviv et de Washington et reprendre sa complète indépendance. Des pas importants, mais insuffisants, ont été accomplis par le président Abdullah Gül vis-à-vis d’Erevan. Passant outre 95 ans de haine, la Turquie et l’Arménie ont établi des relations diplomatiques. D’autres avancées devraient suivre vis-à-vis d’Athènes avec la bénédiction du patriarche orthodoxe Cyril Ier de Moscou. De ce point de vue, la visite de Recip Erdogan en Grèce est un événement historique qui relance le processus de réconciliation en Mer Egée, amorcé dans les années 30 et interrompu par la Seconde Guerre mondiale.
Bouleversant la stratégie US en Mer Noire et dans la Caspienne, Ankara a accepté un gigantesque investissement russe pour la construction d’un pipe-line reliant Samsun à Ceyhan. Il devrait permettre d’acheminer le pétrole russe de la Mer Noire vers la Méditerranée sans avoir à emprunter les détroits, impropres au transit de matières polluantes. Identiquement, Ankara étudie sa possible participation au projet de gazoduc russe South Stream. Si celle-ci devait être confirmée, elle rendrait inutile le projet concurrent des Etats-Unis et de l’Union européenne, Nabucco.
En définitive, le soutien russe garantit la pérennité du triangle Téhéran-Damas-Ankara face à l’hostilité des Etats-Unis et de l’Union européenne. L’équilibre stratégique du Proche-Orient vient de basculer. L’onde de choc pourrait se propager au Caucase.
Affaire Hariri : après la Syrie, le Hezbollah et l’Iran mis en accusation
par Thierry Meyssan*
Quatre ans après l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, l’enquête internationale n’a toujours pas abouti et donne lieu à de nouvelles manipulations politiques. Loin de la rigueur qui sied à une procédure judiciaire, un article du Spiegel ouvre un nouvel épisode du feuilleton : puisqu’il a fallu renoncer à accuser la Syrie, faute de preuves, les enquêteurs proches des États-Unis et d’Israël désignent maintenant l’Iran. Ce rebondissement intervient comme un contre-feu, après qu’un journaliste états-unien s’exprimant sur Russia Today, ait accusé Dick Cheney d’avoir commandité le crime.
24 mai 2009, Depuis Beyrouth (Liban)
Le 14 février 2005, le convoi de Rafic Hariri est attaqué à Beyrouth. A ce jour, les enquêteurs ne sont pas en mesure d’expliquer les dégâts commis qu’une explosion classique ne saurait provoquer.
Selon l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, les investigations du Tribunal spécial pour la Liban se dirigent désormais vers une mise en cause du Hezbollah dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. La nouvelle a immédiatement été reprise par les agences de presse occidentales tandis que le ministre des Affaires étrangères israélien, Avigdor Lieberman, a demandé le lancement d’un mandat d’arrêt international ou l’interpellation par la force du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah.
Cette agitation intervient alors que, sur la chaîne de télévision publique Russia Today, le journaliste états-unien Wayne Madsen avait affirmé, deux semaines plutôt, que l’assassinat de Rafic Hariri avait été commandité par le vice-président des États-Unis de l’époque, Dick Cheney ; une nouvelle qui avait été ignorée par les agences de presse occidentales et le gouvernement israélien, mais qui avait semé le trouble au Proche-Orient dans son ensemble et au Liban en particulier [1].
Ces deux accusations ne sont pas seulement contradictoires entre elles, elles contredisent aussi les données de l’enquête officielle selon lesquelles treize terroristes islamistes sunnites, actuellement incarcérés au Liban, ont avoué leur participation à l’attentat.
Survenant en pleine campagne électorale, ces imputations n’auront pas le temps d’être sereinement débattues avant le scrutin du 7 juin.
Le positionnement du Spiegel
L’article qui a mis le feu aux poudres en Occident sera publié dans la prochaine livraison du Spiegel. Cependant, il est déjà disponible sur le site internet du magazine, mais en version anglaise [2]. Ce choix éditorial montre que, bien que publié à Hambourg, l’article est moins destiné aux lecteurs allemands qu’à l’opinion publique internationale, voire aux Libanais.
L’auteur de l’article, Erich Follath, est un journaliste réputé qui écrit depuis trente ans sur les sujets de politique internationale les plus divers. Il s’est fait connaître, en 1985, en publiant un livre documenté de l’intérieur sur les services secrets israéliens, L’Œil de David [3]. Il est ajourd’hui membre de l’Atlantische Initiative, un groupe de pression en faveur de l’OTAN. Il ne cache pas son antipathie pour le Hezbollah, qu’il ne considère pas comme un mouvement de résistance, mais comme un « État dans l’État » et qu’il rend responsable des attentats survenus en 2002 et 2004 en Amérique latine [4].
Le Spiegel est un hebdomadaire créé en 1947, après la chute du IIIe Reich, par l’autorité d’occupation anglaise. Celle-ci en confia la direction au journaliste Rudolf Augstein. À la mort de celui-ci, en 2002, le capital a été réorganisé. Le journal appartient désormais pour un quart à la famille Augstein, pour moitié aux rédacteurs, et pour le quart restant au groupe Bertelsmann. Ce dernier est étroitement lié à l’OTAN pour le compte de laquelle il organise à Munich la conférence annuelle sur la sécurité [5].
Tout au long de son histoire, le Spiegel s’est distingué par une série de scoops qui ont profondément influé sur la vie politique allemande en détruisant bien des carrières. Généralement très bien informés, ses articles servaient toujours les intérêts anglo-américains. À droite, Franz Josef Strauß l’appelait « la Gestapo d’aujourd’hui », tandis qu’à gauche, le chancelier Willy Brandt le qualifia de « feuille de merde ».
En 2002, c’est le Spiegel qui avait été chargé de démontrer la fausseté de mon enquête sur le 11-Septembre. L’hebdomadaire avait envoyé pendant six mois une équipe contre-enquêter aux États-Unis. Elle était rentrée bredouille, les autorités US persistant à interdire aux journalistes l’accès aux sites des attentats et tout contact avec les fonctionnaires concernés. Le magazine n’en avait pas moins publié un dossier spécial pour exprimer son opposition idéologique à mes conclusions, faute de pouvoir leur opposer des contre-arguments [6].
Plus récemment, en 2008, la direction du journal a censuré un reportage de l’un de ses plus célèbres photographes, Pavel Kassim. Il avait eu le tort de prendre des clichés des crimes et des destructions commises par l’armée géorgienne, encadrée par des officiers israéliens, en Ossétie du Sud. Le Spiegel entendait expliquer à ses lecteurs la vulgate atlantiste selon laquelle les Géorgiens étaient d’innocentes victimes de l’Ours russe.
Les révélations du Spiegel
Ceci étant posé, que nous apprend l’article d’Erich Follah ? Selon le journaliste, le Tribunal spécial pour le Liban dispose depuis un mois d’informations nouvelles mais se retient de les divulguer pour ne pas politiser l’affaire en interférant dans la campagne électorale législative libanaise. Toutefois, un ou des membres de ce tribunal lui ont donné accès à des documents internes couverts par le secret de l’instruction. Et le journaliste d’ajouter que, a contrario, la publication de son article sera dommageable pour le Hezbollah et lui fera peut-être perdre les élections.
Si le Spiegel a légitiment choisi son camp, il est déplorable que cela lui fasse rendre compte de l’enquête du Tribunal spécial sans le moindre esprit critique. La fuite organisée de l’intérieur du Tribunal pose, quant à elle, une grave question sur l’impartialité de cette juridiction.
On se souvient que, au moyen de logiciels sophistiqués, les enquêteurs libanais, assistés par la Commission d’enquête de l’ONU, avaient passé au peigne fin les 94 millions de communications téléphoniques ayant eu lieu dans la période de l’attentat à Beyrouth. Ils avaient constaté que plusieurs numéros prépayés avaient été activés ce jour-là, qu’ils avaient émis des appels les uns vers les autres sur le parcours du convoi du président Hariri, puis n’avaient plus été utilisés, sauf pour quelques appels « sortants » [7]. Juste après avoir commis leur crime, les conspirateurs avaient tenté de joindre directement ou indirectement quatre généraux libanais, qualifiés en langage médiatique occidental de « pro-Syriens ». Sur la base de cette présomption, le chef de la Commission de l’ONU, Detlev Mehlis, avait fait arrêter les quatre généraux le 30 août 2005 et mis en cause la Syrie. Mais ces appels sortants ne prouvant rien du tout, sinon que les conspirateurs souhaitaient désigner aux enquêteurs ces quatre généraux, les suspects ont été libérés par le Tribunal après trois ans et demi de détention préventive [8]. La Commission des Droits de l’homme de l’ONU avait qualifié cette incarcération demandée par les enquêteurs de l’ONU « d’arbitraire » [9].
Le Tribunal aurait découvert qu’un autre appel sortant a été donné depuis un des téléphones mobiles des conspirateurs. Il conduit vers une jeune femme qui s’avère être la compagne d’Abd al-Majid Ghamlush, un résistant du réseau du Hezbollah, ayant reçu une formation militaire en Iran. Au sein de la Résistance, cet individu serait placé sous les ordres d’Hajj Salim, lequel dirigerait une cellule obéissant aux seuls ordres d’Hassan Nasrallah. Salim serait donc le cerveau du complot et le secrétaire général du Hezbollah en serait le commanditaire.
Le problème est que, si cette méthode d’investigation a été jugée erronée dans le cas des quatre généraux, on ne voit pas pourquoi elle serait soudain devenue correcte pour mettre en cause le Hezbollah. Peu importe : puisque la piste syrienne est morte, voici venir la piste iranienne. Erich Follath précise en effet que si le Hezbollah n’avait pas de mobile clair pour tuer le président Hariri, ses soutiens en Iran pouvaient en avoir. Bref, veuillez cocher la case suivante dans la liste « Axe du Mal ».
Un Tribunal tout aussi spécial que la Commission
La Commission d’enquête de l’ONU avait sombré dans le ridicule avec la Justice-spectacle de son premier président, l’Allemand Detlev Mehlis, dont même le Spiegel pense le plus grand mal [10]. Elle s’était fourvoyée en recourant à de faux témoins bientôt démasqués. Elle avait progressivement retrouvé en crédibilité avec le Belge Serge Brammertz, puis avec le Canadien Daniel Bellemare. Ce dernier ayant été nommé président du Tribunal spécial, l’on pouvait espérer que cette juridiction ferait preuve du sérieux qui avait manqué à la Commission à ses débuts.
Seulement voilà, le Tribunal dispose de ses propres enquêteurs et ceux-ci ont été choisis sur recommandation de Detlev Mehlis. M. Mehlis est un ancien procureur qui a fait sa carrière en Allemagne de l’Ouest à l’ombre de la CIA avant de travailler à Washington pour le WINEP, un think tank satellite de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) [11]. M. Mehlis, de nationalité allemande, mais éligible à la nationalité israélienne, s’entoura à Beyrouth d’une équipe majoritairement composée d’Allemands et d’Israéliens. Le nouveau chef des enquêteurs est l’Australien Nick Khaldas. En réalité un Égyptien naturalisé australien, également éligible à la nationalité israélienne [12]. Ainsi, le même groupe de pression reste aux manettes, il emploie les mêmes méthodes, et poursuit les mêmes objectifs bien éloignés de la recherche de la vérité : mettre en accusation ceux qui s’opposent aux États-Unis et à
Israël au Proche-Orient.
Au demeurant, le problème ne se limite pas aux élucubrations de M. Mehlis et de ses amis, il concerne le Tribunal spécial, ses fuites organisées dans la presse et son absence de volonté de poursuivre les pistes dont il dispose.
Durant les trois années où Detlev Mehlis et ses relais dans la presse atlantiste ont crié haro sur la Syrie et ont dénigré les juges Brammertz et Bellemare, ils ont produit un témoin miracle venu corroborer les soupçons, Mohammed Al-Siddiq. Ce personnage trouble s’est finalement rétracté après que l’on ait mis en évidence des invraisemblances dans ses propos. Il a trouvé refuge en France et devait être entendu par le Tribunal afin de comprendre qui avait voulu manipuler la Justice. Or, ce témoin avait disparu au nez et à la barbe des policiers français [13]. Ayant imprudemment noué contact avec sa famille, les services secrets syriens retrouvèrent sa trace aux Émirats arabes unis, où il fut arrêté en possession d’un faux passeport tchèque. Interrogé aux Émirats par l’équipe de Daniel Bellemare, il décrivit sur procès-verbal comment il avait été recruté, payé et protégé par quatre personnalités dont le ministre
pro-US Marwan Hamade et l’oncle pro-US du président syrien, Rifaat el-Assad.
Affolé de cette découverte, le Tribunal a décidé de renoncer à citer à comparaître l’ex-témoin-clé. Son audition conduirait automatiquement à la mise en examen de ses commanditaires et tournerait les regards vers… Washington et Tel-Aviv.
Quoi qu’il en soit, les enquêteurs de l’ONU et le Tribunal spécial se grandiraient en examinant la piste Cheney avec l’acharnement dont ils ont fait preuve pour la piste syrienne et qu’ils retrouvent pour la piste iranienne.
Thierry Meyssan
Analyste politique, fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage paru : L’Effroyable imposture 2 (le remodelage du Proche-Orient et la guerre israélienne contre le Liban).
[1] « Dick Cheney aurait commandité l’assassinat de Rafic Hariri », Réseau Voltaire, 7 mai 2009.
[2] « New Evidence Points to Hezbollah in Hariri Murder », par Erich Follath, Spiegel Online, 23 mai 2009.
[3] Das Auge Davids. Die geheimen Kommandounternehmen der Israelis, par Erich Follath, Goldmann Wilhelm éd, 1985. Ouvragé réédité, en 1989, par le groupe Bertelsmann.
[4] Sur cette intox, lire « Washington veut réécrire les attentats de Buenos-Aires », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13 juillet 2006.
[5] « La Fondation Bertelsmann au service d’un marché transatlantique et d’une gouvernance mondiale », par Pierre Hillard, Réseau Voltaire, 20 mai 2009. Pour approfondir : La Fondation Bertelsmann et la « gouvernance » mondiale, par Pierre Hillard, François-Xavier Guibert éd., 2009, 160 pp.
[6] Reconnaissons au Spiegel l’honnêteté d’avoir au moins essayé de contre-enquêter, ce qu’aucun autre grand médias n’a tenté de faire. Observons au passage que certains auteurs m’ont reproché de ne pas avoir fait ce qu’ils n’ont pas fait et que le Spiegel a constaté qu’il était impossible de faire : investiguer sur les lieux des attentats dont l’accès est interdit aux médias au nom du Secret-Défense.
[7] « Utilisation de cartes téléphoniques prépayées » (§148 à 152 et §199 à 203) in Premier rapport de la Commission Detlev Mehlis sur l’assassinat de Rafic Hariri.
[8] « Affaire Hariri : l’ONU clôt la piste syrienne et libère les quatre généraux libanais », Réseau Voltaire, 29 avril 2009.
[9] « Rapport du Groupe de travail de la Commission des droits de l’homme de l’ONU sur les détentions arbitraires », 29 janvier 2008.
[10] « La commission Mehlis discréditée », par Talaat Ramih ; « Attentat contre Rafic Hariri : Une enquête biaisée ? », entretien de Jürgen Cain Kulbel avec Silvia Cattori, Réseau Voltaire, 9 décembre 2005 et 15 septembre 2006.
[11] L’AIPAC se définit comme le lobby ro-israélien aux USA. Voir Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, par John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt, La découverte éd. (2009), 500 pp.
[12] « Un étrange enquêteur nommé au Tribunal spécial de l’ONU pour le Liban », Réseau Voltaire, 22 décembre 2008.
[13] « Kouchner a « perdu » le témoin-clé de l’enquête Hariri », par Jürgen Cain Külbel, Réseau Voltaire, 21 avril 2008
par Thierry Meyssan*
Quatre ans après l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, l’enquête internationale n’a toujours pas abouti et donne lieu à de nouvelles manipulations politiques. Loin de la rigueur qui sied à une procédure judiciaire, un article du Spiegel ouvre un nouvel épisode du feuilleton : puisqu’il a fallu renoncer à accuser la Syrie, faute de preuves, les enquêteurs proches des États-Unis et d’Israël désignent maintenant l’Iran. Ce rebondissement intervient comme un contre-feu, après qu’un journaliste états-unien s’exprimant sur Russia Today, ait accusé Dick Cheney d’avoir commandité le crime.
24 mai 2009, Depuis Beyrouth (Liban)
Le 14 février 2005, le convoi de Rafic Hariri est attaqué à Beyrouth. A ce jour, les enquêteurs ne sont pas en mesure d’expliquer les dégâts commis qu’une explosion classique ne saurait provoquer.
Selon l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, les investigations du Tribunal spécial pour la Liban se dirigent désormais vers une mise en cause du Hezbollah dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. La nouvelle a immédiatement été reprise par les agences de presse occidentales tandis que le ministre des Affaires étrangères israélien, Avigdor Lieberman, a demandé le lancement d’un mandat d’arrêt international ou l’interpellation par la force du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah.
Cette agitation intervient alors que, sur la chaîne de télévision publique Russia Today, le journaliste états-unien Wayne Madsen avait affirmé, deux semaines plutôt, que l’assassinat de Rafic Hariri avait été commandité par le vice-président des États-Unis de l’époque, Dick Cheney ; une nouvelle qui avait été ignorée par les agences de presse occidentales et le gouvernement israélien, mais qui avait semé le trouble au Proche-Orient dans son ensemble et au Liban en particulier [1].
Ces deux accusations ne sont pas seulement contradictoires entre elles, elles contredisent aussi les données de l’enquête officielle selon lesquelles treize terroristes islamistes sunnites, actuellement incarcérés au Liban, ont avoué leur participation à l’attentat.
Survenant en pleine campagne électorale, ces imputations n’auront pas le temps d’être sereinement débattues avant le scrutin du 7 juin.
Le positionnement du Spiegel
L’article qui a mis le feu aux poudres en Occident sera publié dans la prochaine livraison du Spiegel. Cependant, il est déjà disponible sur le site internet du magazine, mais en version anglaise [2]. Ce choix éditorial montre que, bien que publié à Hambourg, l’article est moins destiné aux lecteurs allemands qu’à l’opinion publique internationale, voire aux Libanais.
L’auteur de l’article, Erich Follath, est un journaliste réputé qui écrit depuis trente ans sur les sujets de politique internationale les plus divers. Il s’est fait connaître, en 1985, en publiant un livre documenté de l’intérieur sur les services secrets israéliens, L’Œil de David [3]. Il est ajourd’hui membre de l’Atlantische Initiative, un groupe de pression en faveur de l’OTAN. Il ne cache pas son antipathie pour le Hezbollah, qu’il ne considère pas comme un mouvement de résistance, mais comme un « État dans l’État » et qu’il rend responsable des attentats survenus en 2002 et 2004 en Amérique latine [4].
Le Spiegel est un hebdomadaire créé en 1947, après la chute du IIIe Reich, par l’autorité d’occupation anglaise. Celle-ci en confia la direction au journaliste Rudolf Augstein. À la mort de celui-ci, en 2002, le capital a été réorganisé. Le journal appartient désormais pour un quart à la famille Augstein, pour moitié aux rédacteurs, et pour le quart restant au groupe Bertelsmann. Ce dernier est étroitement lié à l’OTAN pour le compte de laquelle il organise à Munich la conférence annuelle sur la sécurité [5].
Tout au long de son histoire, le Spiegel s’est distingué par une série de scoops qui ont profondément influé sur la vie politique allemande en détruisant bien des carrières. Généralement très bien informés, ses articles servaient toujours les intérêts anglo-américains. À droite, Franz Josef Strauß l’appelait « la Gestapo d’aujourd’hui », tandis qu’à gauche, le chancelier Willy Brandt le qualifia de « feuille de merde ».
En 2002, c’est le Spiegel qui avait été chargé de démontrer la fausseté de mon enquête sur le 11-Septembre. L’hebdomadaire avait envoyé pendant six mois une équipe contre-enquêter aux États-Unis. Elle était rentrée bredouille, les autorités US persistant à interdire aux journalistes l’accès aux sites des attentats et tout contact avec les fonctionnaires concernés. Le magazine n’en avait pas moins publié un dossier spécial pour exprimer son opposition idéologique à mes conclusions, faute de pouvoir leur opposer des contre-arguments [6].
Plus récemment, en 2008, la direction du journal a censuré un reportage de l’un de ses plus célèbres photographes, Pavel Kassim. Il avait eu le tort de prendre des clichés des crimes et des destructions commises par l’armée géorgienne, encadrée par des officiers israéliens, en Ossétie du Sud. Le Spiegel entendait expliquer à ses lecteurs la vulgate atlantiste selon laquelle les Géorgiens étaient d’innocentes victimes de l’Ours russe.
Les révélations du Spiegel
Ceci étant posé, que nous apprend l’article d’Erich Follah ? Selon le journaliste, le Tribunal spécial pour le Liban dispose depuis un mois d’informations nouvelles mais se retient de les divulguer pour ne pas politiser l’affaire en interférant dans la campagne électorale législative libanaise. Toutefois, un ou des membres de ce tribunal lui ont donné accès à des documents internes couverts par le secret de l’instruction. Et le journaliste d’ajouter que, a contrario, la publication de son article sera dommageable pour le Hezbollah et lui fera peut-être perdre les élections.
Si le Spiegel a légitiment choisi son camp, il est déplorable que cela lui fasse rendre compte de l’enquête du Tribunal spécial sans le moindre esprit critique. La fuite organisée de l’intérieur du Tribunal pose, quant à elle, une grave question sur l’impartialité de cette juridiction.
On se souvient que, au moyen de logiciels sophistiqués, les enquêteurs libanais, assistés par la Commission d’enquête de l’ONU, avaient passé au peigne fin les 94 millions de communications téléphoniques ayant eu lieu dans la période de l’attentat à Beyrouth. Ils avaient constaté que plusieurs numéros prépayés avaient été activés ce jour-là, qu’ils avaient émis des appels les uns vers les autres sur le parcours du convoi du président Hariri, puis n’avaient plus été utilisés, sauf pour quelques appels « sortants » [7]. Juste après avoir commis leur crime, les conspirateurs avaient tenté de joindre directement ou indirectement quatre généraux libanais, qualifiés en langage médiatique occidental de « pro-Syriens ». Sur la base de cette présomption, le chef de la Commission de l’ONU, Detlev Mehlis, avait fait arrêter les quatre généraux le 30 août 2005 et mis en cause la Syrie. Mais ces appels sortants ne prouvant rien du tout, sinon que les conspirateurs souhaitaient désigner aux enquêteurs ces quatre généraux, les suspects ont été libérés par le Tribunal après trois ans et demi de détention préventive [8]. La Commission des Droits de l’homme de l’ONU avait qualifié cette incarcération demandée par les enquêteurs de l’ONU « d’arbitraire » [9].
Le Tribunal aurait découvert qu’un autre appel sortant a été donné depuis un des téléphones mobiles des conspirateurs. Il conduit vers une jeune femme qui s’avère être la compagne d’Abd al-Majid Ghamlush, un résistant du réseau du Hezbollah, ayant reçu une formation militaire en Iran. Au sein de la Résistance, cet individu serait placé sous les ordres d’Hajj Salim, lequel dirigerait une cellule obéissant aux seuls ordres d’Hassan Nasrallah. Salim serait donc le cerveau du complot et le secrétaire général du Hezbollah en serait le commanditaire.
Le problème est que, si cette méthode d’investigation a été jugée erronée dans le cas des quatre généraux, on ne voit pas pourquoi elle serait soudain devenue correcte pour mettre en cause le Hezbollah. Peu importe : puisque la piste syrienne est morte, voici venir la piste iranienne. Erich Follath précise en effet que si le Hezbollah n’avait pas de mobile clair pour tuer le président Hariri, ses soutiens en Iran pouvaient en avoir. Bref, veuillez cocher la case suivante dans la liste « Axe du Mal ».
Un Tribunal tout aussi spécial que la Commission
La Commission d’enquête de l’ONU avait sombré dans le ridicule avec la Justice-spectacle de son premier président, l’Allemand Detlev Mehlis, dont même le Spiegel pense le plus grand mal [10]. Elle s’était fourvoyée en recourant à de faux témoins bientôt démasqués. Elle avait progressivement retrouvé en crédibilité avec le Belge Serge Brammertz, puis avec le Canadien Daniel Bellemare. Ce dernier ayant été nommé président du Tribunal spécial, l’on pouvait espérer que cette juridiction ferait preuve du sérieux qui avait manqué à la Commission à ses débuts.
Seulement voilà, le Tribunal dispose de ses propres enquêteurs et ceux-ci ont été choisis sur recommandation de Detlev Mehlis. M. Mehlis est un ancien procureur qui a fait sa carrière en Allemagne de l’Ouest à l’ombre de la CIA avant de travailler à Washington pour le WINEP, un think tank satellite de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) [11]. M. Mehlis, de nationalité allemande, mais éligible à la nationalité israélienne, s’entoura à Beyrouth d’une équipe majoritairement composée d’Allemands et d’Israéliens. Le nouveau chef des enquêteurs est l’Australien Nick Khaldas. En réalité un Égyptien naturalisé australien, également éligible à la nationalité israélienne [12]. Ainsi, le même groupe de pression reste aux manettes, il emploie les mêmes méthodes, et poursuit les mêmes objectifs bien éloignés de la recherche de la vérité : mettre en accusation ceux qui s’opposent aux États-Unis et à
Israël au Proche-Orient.
Au demeurant, le problème ne se limite pas aux élucubrations de M. Mehlis et de ses amis, il concerne le Tribunal spécial, ses fuites organisées dans la presse et son absence de volonté de poursuivre les pistes dont il dispose.
Durant les trois années où Detlev Mehlis et ses relais dans la presse atlantiste ont crié haro sur la Syrie et ont dénigré les juges Brammertz et Bellemare, ils ont produit un témoin miracle venu corroborer les soupçons, Mohammed Al-Siddiq. Ce personnage trouble s’est finalement rétracté après que l’on ait mis en évidence des invraisemblances dans ses propos. Il a trouvé refuge en France et devait être entendu par le Tribunal afin de comprendre qui avait voulu manipuler la Justice. Or, ce témoin avait disparu au nez et à la barbe des policiers français [13]. Ayant imprudemment noué contact avec sa famille, les services secrets syriens retrouvèrent sa trace aux Émirats arabes unis, où il fut arrêté en possession d’un faux passeport tchèque. Interrogé aux Émirats par l’équipe de Daniel Bellemare, il décrivit sur procès-verbal comment il avait été recruté, payé et protégé par quatre personnalités dont le ministre
pro-US Marwan Hamade et l’oncle pro-US du président syrien, Rifaat el-Assad.
Affolé de cette découverte, le Tribunal a décidé de renoncer à citer à comparaître l’ex-témoin-clé. Son audition conduirait automatiquement à la mise en examen de ses commanditaires et tournerait les regards vers… Washington et Tel-Aviv.
Quoi qu’il en soit, les enquêteurs de l’ONU et le Tribunal spécial se grandiraient en examinant la piste Cheney avec l’acharnement dont ils ont fait preuve pour la piste syrienne et qu’ils retrouvent pour la piste iranienne.
Thierry Meyssan
Analyste politique, fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage paru : L’Effroyable imposture 2 (le remodelage du Proche-Orient et la guerre israélienne contre le Liban).
[1] « Dick Cheney aurait commandité l’assassinat de Rafic Hariri », Réseau Voltaire, 7 mai 2009.
[2] « New Evidence Points to Hezbollah in Hariri Murder », par Erich Follath, Spiegel Online, 23 mai 2009.
[3] Das Auge Davids. Die geheimen Kommandounternehmen der Israelis, par Erich Follath, Goldmann Wilhelm éd, 1985. Ouvragé réédité, en 1989, par le groupe Bertelsmann.
[4] Sur cette intox, lire « Washington veut réécrire les attentats de Buenos-Aires », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13 juillet 2006.
[5] « La Fondation Bertelsmann au service d’un marché transatlantique et d’une gouvernance mondiale », par Pierre Hillard, Réseau Voltaire, 20 mai 2009. Pour approfondir : La Fondation Bertelsmann et la « gouvernance » mondiale, par Pierre Hillard, François-Xavier Guibert éd., 2009, 160 pp.
[6] Reconnaissons au Spiegel l’honnêteté d’avoir au moins essayé de contre-enquêter, ce qu’aucun autre grand médias n’a tenté de faire. Observons au passage que certains auteurs m’ont reproché de ne pas avoir fait ce qu’ils n’ont pas fait et que le Spiegel a constaté qu’il était impossible de faire : investiguer sur les lieux des attentats dont l’accès est interdit aux médias au nom du Secret-Défense.
[7] « Utilisation de cartes téléphoniques prépayées » (§148 à 152 et §199 à 203) in Premier rapport de la Commission Detlev Mehlis sur l’assassinat de Rafic Hariri.
[8] « Affaire Hariri : l’ONU clôt la piste syrienne et libère les quatre généraux libanais », Réseau Voltaire, 29 avril 2009.
[9] « Rapport du Groupe de travail de la Commission des droits de l’homme de l’ONU sur les détentions arbitraires », 29 janvier 2008.
[10] « La commission Mehlis discréditée », par Talaat Ramih ; « Attentat contre Rafic Hariri : Une enquête biaisée ? », entretien de Jürgen Cain Kulbel avec Silvia Cattori, Réseau Voltaire, 9 décembre 2005 et 15 septembre 2006.
[11] L’AIPAC se définit comme le lobby ro-israélien aux USA. Voir Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, par John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt, La découverte éd. (2009), 500 pp.
[12] « Un étrange enquêteur nommé au Tribunal spécial de l’ONU pour le Liban », Réseau Voltaire, 22 décembre 2008.
[13] « Kouchner a « perdu » le témoin-clé de l’enquête Hariri », par Jürgen Cain Külbel, Réseau Voltaire, 21 avril 2008
Enquête sur les réseaux d’influence états-uniens
Quand la CIA finançait les intellectuels italiens
par Federico Roberti
source: voltairenet.org/fr
Faisant suite à un article que nous avions publié en 2003 à propos du financement des intellectuels européens durant la Guerre froide, Federico Roberti revient sur le cas précis de l’intelligentsia italienne. Loin d’être superflu, ce bref rappel historique nous montre que les choses n’ont guère changé et que les auteurs à la mode ne sont souvent que des mercenaires de la plume.
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5 septembre 2008
En pleine Guerre Froide, le gouvernement des États-Unis consacra de grandes ressources à un programme secret de propagande culturelle adressé à l’Europe occidentale, réalisé avec une extrême discrétion par la CIA. L’acte fondamental en fut l’institution du Congress for Cultural Freedom (Congrès pour la liberté de la culture), organisé par l’agent Michael Josselson entre 1950 et 1967 [1].
À son point culminant, le Congrès avait des bureaux dans trente cinq pays (dont certains hors de l’Europe) et des dizaines d’intellectuels y émargeaient; il publiait une vingtaine de revues prestigieuses, organisait des expositions artistiques, des conférences internationales de haut niveau et récompensait des musiciens et autres artistes par des prix et reconnaissances variées. Sa mission consistait à dégager les intellectuels européens de l’étreinte du marxisme, en faveur de positions plus compatibles avec l’american way of life, en facilitant la poursuite des intérêts stratégiques de la politique extérieure étasunienne. Les livres de certains écrivains européens furent lancés sur le marché éditorial à l’intérieur d’un programme anticommuniste explicite.
Parmi eux, en Italie, Pane e Vino (Pain et Vin) de Ignazio Silone, lequel réalisa ainsi sa première apparition porté par le gouvernement étasunien. À vrai dire, pendant son exil en Suisse en temps de guerre, Silone avait été en contact avec Alan Dulles, à l’époque chef des services secrets étasuniens en Europe, et dans l’après-guerre inspirateur de Radio Free Europe, autre création de la CIA sous le masque du National Committee for a Free Europe; en octobre 1944, Serafino Romualdi, un agent de l’OSS (Office of Strategic Services, le précurseur de la CIA), fut envoyé sur la frontière franco-suisse avec la mission d’introduire clandestinement Silone en Italie. Silone, avec Altiero Spinelli et Guido Piovene, représenta l’Italie à la conférence fondatrice du Congress qui s’était tenu à Berlin en 1950, pour laquelle Michael Josselson était arrivé à obtenir un financement de 50.000 $ à partir des ressources du Plan Marshall. Elle fut dénoncée publiquement par Jean-Paul Sartre et Albert Camus qui, invités, refusèrent d’y participer.
Au début, parmi les présidents honoraires du Congrès, tous philosophes d’une pensée euro-atlantique naissante, nous trouvons, aux côtés de Bertrand Russell, Benedetto Croce. Celui-ci, à 80 ans, était vénéré en Italie comme un père noble de l’antifascisme, ayant ouvertement défié Mussolini. Au moment du débarquement allié en Sicile, il avait sûrement été un contact utile pour William Donovan, le plus haut responsable des services étasuniens de l’époque. La section italienne du Congrès, dénommée Association italienne pour la liberté de la culture, fut instituée par Ignazio Silone à la fin de 1951 et devint le centre de lancement, y compris et surtout d’un point de vue logistique et économique, d’une fédération d’environ cent groupes culturels tels que l’Unione goliardica dans les universités (Union estudiantine), le Mouvement fédéraliste européen d’Altiero Spinelli, les Centres d’Action Démocratique, le mouvement Comunità d’Adriano Olivetti et divers autres. Elle publia la prestigieuse revue Tempo Presente (Temps Présent) dirigée par Silone lui-même et par Nicola Chiaromonte, et d’autres moins connues comme Il Mondo, Il Ponte, Il Mulino et, plus tard, Nuovi Argomenti. Dans son groupe dirigeant, à côté de laïques comme Adriano Olivetti et Mario Pannunzio, se trouvait aussi Ferruccio Parri, le père de la gauche indépendante. Puis, en position plus abritée, des hommes politiques de souche actionniste et libéral-démocrate comme Ugo La Malfa. Un des bureaux du Congrès avait été ouvert à Rome au palais Pecci-Blunt, où Mimì, la maîtresse de maison, animait un des salons les plus fermés et mieux fréquentés de la capitale. À deux pas de la demeure historique du palais Caetani qui, avant de devenir tragiquement célèbre pour avoir vu, sous ses fenêtres, le dernier acte de l’enlèvement de Moro, voyait régner une autre reine des salons, la mécène étasunienne, liée aux milieux du Congrès, Marguerite Chapin Caetani. Celle ci, avec sa revue Botteghe oscure, fut la promotrice de pas mal de noms de la littérature et de la poésie italiennes du 20ème siècle. Son gendre, le hasard faisant bien les choses, était Sir Hubert Howard, ex-officier des services secrets alliés, spécialisé dans la guerre psychologique et en relation d’amitié très fraternelle avec le neveu du président Roosevelt: ce Kermit Roosevelt qui, d’abord au sein de l’OSS puis recruté par la CIA, fut parmi les tenants les plus acharnés de la guerre psychologique.
Une des plus étroites collaboratrices de Caetani était Elena Croce, fille du philosophe Benedetto, dont le mari Raimondo Craveri, agent des services secrets partisans, désignait les politiciens fiables, après la libération, à l’ambassade étasunienne. Elena, elle, sélectionnait les hommes de culture à qui il valait la peine de parler. Les relations les plus cosmopolites pouvaient se tresser chez eux: on y rencontrait aussi bien Henry Kissinger que le futur président de Fiat, Gianni Agnelli, mais surtout ce monde régnait le magnat de la finance laïque italienne, fondateur de Mediobanca, (don) Raffaele Mattioli. Les Étatsuniens avaient une telle confiance dans le commandatore Mattioli qu’en 1944, la guerre étant évidemment encore en cours, ils avaient déjà discuté avec lui des programmes pour la reconstruction. En plus de financer abondamment la culture, don Raffaele prêta des attentions aussi discrètes que non désintéressées même au PCI, avec lequel il avait déjà ouvert des réseaux au cours du Ventennio [2].
Voilà donc qu’en Italie, en plus de la loge P2 et de Gladio [3], il existait aussi un anticommunisme très tenace, mais éclairé, progressiste et même de gauche. Le réseau du Congrès en était la façade publique ou, si l’on préfère, présentable.
Les ressources pour la propagande culturelle euro-atlantique furent trouvées de façon vraiment géniale. Aux débuts du Plan Marshall, chaque pays bénéficiaire des fonds devait contribuer en déposant dans sa propre banque centrale une somme équivalente à la contribution US. Puis un accord bilatéral entre le pays en question et les États-Unis permettait que 5 % de cette somme devint propriété étasunienne: c’était justement cette part des «fonds de contrepartie» (environ 10 millions de dollars annuels sur un total de 200) qui fut mise à disposition de la CIA pour ses projets spéciaux. Environ 200.000 dollars de ces fonds, qui avaient déjà joué un rôle crucial dans les élections italiennes de 1948, furent destinés à financer les coûts administratifs du Congrès en 1951. La filiale italienne, par exemple, recevait mille dollars mensuels qui étaient versés sur le compte de Tristano Codignola, le dirigeant de la maison d’édition La Nuova Italia.
La liberté culturelle ne revint pas bon marché. En dix sept années de fondation, la CIA allait pomper au Congrès et en projets corrélés au moins dix millions de dollars. Une caractéristique de la stratégie de propagande culturelle fut l’organisation systématique d’un réseau de groupes privés «amis» dans un consortium officieux: il s’agissait d’une coalition de fondations philanthropiques, entreprises et privés qui travaillait en collaboration étroite avec la CIA pour donner à celle-ci une couverture et des canaux de financement dans le but de développer ses programmes secrets en territoire européen. En même temps, l’impression était que ces «amis» n’agissent que sur leur propre initiative. En gardant leur statut de privés, ils apportaient le capital de risque pour la guerre froide, un peu comme ce que font depuis un certain temps les ONG soutenues par l’Occident à peu près partout dans le monde.
L’inspirateur de ce consortium fut Allen Dulles, qui, dès le mois de mai 1949, avait justement dirigé la formation du National Committee for a Free Europe, initiative, en apparence, d’un groupe de citoyens privés américains, et en réalité un des projet les plus ambitieux de la CIA. «Le département d’État est très heureux d’assister à la formation de ce groupe» annonça le secrétaire d’État Dean Acheson. Cette bénédiction publique servait à occulter les vraies origines du Comité et le fait qu’il opérait sous le contrôle absolu de la CIA, qui le finançait à 90 %. Ironie du sort, le but spécifique pour lequel il avait été créé, à savoir faire de la propagande politique, était catégoriquement exclu par une clause de l’acte de fondation. Dulles était bien conscient que le succès du Comité allait dépendre de sa capacité «à apparaître comme indépendant du gouvernement et représentatif des convictions spontanées de citoyens amants de la liberté».
Le National Committee pouvait vanter un ensemble d’adhérents de très haut relief public, des hommes d’affaires et des avocats, des diplomates et administrateurs du Plan Marshall, des magnats de la presse et des metteurs en scène: de Henry Ford II, président de General Motors, à madame Culp Hobby, directrice du Moma; de C.D. Jackson de la direction de Time-Life à John Hughes, ambassadeur près de l’OTAN; de Cecil B. De Mille à Dwight Eisenhower. Tous ceux là étaient «au courant», c’est-à-dire appartenaient en toute connaissance au club. Son effectif, dès la première année, comptait plus de 400 membres, son bilan se montait à presque deux millions de dollars. Un bilan à part, de 10 millions, fut réservé à la seule Radio Free Europe, qui en l’espace de quelques années allait avoir 29 stations de radiodiffusion et transmettait en 16 langues; faisant fonction aussi de chaîne pour l’envoi d’ordres au réseau d’informateurs présents au-delà du Rideau de Fer.
Le nom de la section chargée de recueillir des fonds pour le National Committee était Crusade for Freedom et le jeune acteur qui en était le porte-parole s’appelait Ronald Reagan… [4]
L’utilisation de fondations philanthropiques s’avéra le moyen le plus efficace pour faire parvenir des sommes d’argent conséquentes aux projets de la Cia, sans alarmer les destinataires sur leur origine. En 1976, une commission nommée pour enquêter sur les activités des services secrets étasuniens rapporta les données suivantes, relatives à la pénétration de la CIA dans les fondations: pendant la période 1963-1966, des 700 donations supérieures à 10 000 dollars distribuées par 164 fondations, 108 au moins furent totalement ou partiellement des fonds de la CIA. Il est encore plus remarquable que des financements de la CIA soient présents dans presque la moitié des prodigalités faites par ces 164 fondations, durant cette même période, dans le domaine des activités internationales. On pensait que les fondations prestigieuses, comme Ford [5], Rockefeller et Carnegie, assuraient «la forme de financement occulte la meilleure et la plus crédible». Cette technique s’avérait particulièrement opportune pour les organisations gérées de façon démocratique, étant donné qu’elles doivent pouvoir rassurer ses propres membres et collaborateurs ignares, ainsi que les critiques hostiles, d’être en mesure de compter sur des formes de financement privé, authentique et respectable – soulignait une étude interne de la CIA elle-même, remontant à 1966. De plus, à l’intérieur de la Fondation Ford, on institua une unité administrative spécifiquement habilitée à s’occuper des rapports avec la CIA, qui devait être consultée à chaque fois que l’agence voulait utiliser la fondation comme couverture ou canal financier pour n’importe quelle opération. Cette unité était formée de deux fonctionnaires et du président même de la fondation, John McCloy, lequel avait déjà été secrétaire à la Défense et président, dans l’ordre, de la Banque Mondiale, de la Chase Manhattan Bank, propriété de la famille Rockefeller et du Council on Foreign Relations [6], ainsi qu’avocat de confiance des Sept Sœurs [7]. Beau curriculum, il n’y a rien à dire.
Un des premiers dirigeants de la CIA à soutenir le Congrès pour la liberté de la culture fut Frank Lindsay, vétéran de l’OSS qui, en 1947, avait écrit un des premiers rapports internes où l’on recommandait aux États-Unis de créer une force secrète pour la Guerre froide. Dans les années 1949 à 1951, en tant que directeur-adjoint de l’Office of Policy Coordination (OPC), département spécial créé à l’intérieur de la CIA pour les opérations secrète, Lindsay devint responsable de l’entraînement des groupes Stay Behind en Europe, mieux connus en Italie sous le nom de Gladio> [8]. En 1953, il passa à la Fondation Ford, sans pour autant perdre ses contacts étroits avec ses ex-collègues des services.
Quand en 1953, Cecil B. De Mille accepta de devenir conseiller spécial du gouvernement étasunien pour le cinéma au Motion Picture Service (MPS), il se rendit au bureau de C. D. Douglas, qui allait plus tard écrire de lui: «Il est complètement de notre côté et (…) il est bien conscient du pouvoir que les films américains ont à l’étranger. Il a une théorie, que je partage pleinement, selon laquelle l’utilisation la plus efficace des films américains s’obtient non pas avec le projet d’une pellicule entière qui aborde un problème déterminé, mais plutôt par l’introduction dans une œuvre «normale» d’un morceau de dialogue approprié, d’une boutade, une inflexion de la voix, un mouvement des yeux. Il m’a dit que chaque fois que je lui donnerai un thème simple pour un pays ou une région déterminés, il trouvera le moyen de le traiter et de l’introduire dans un film».
Le Motion Picture Service, inondé de financements gouvernementaux au point de devenir un véritable entreprise de production cinématographique, donnait du travail à des réalisateurs-producteurs qui étaient au préalable examinés, et assignés à un travail sur des films faisant la promotion des objectifs des États-Unis, et devant atteindre un public sur lequel il fallait agir à travers le cinéma. Le MPS fournissait des conseils à des organismes secrets sur les films appropriés pour une distribution sur le marché international; il s’occupait, en outre, de la participation étasunienne aux divers festivals qui se déroulaient à l’étranger et travaillait avec zèle pour exclure les producteurs étasuniens et les films qui ne soutenaient pas la politique extérieure du pays.
Le principal groupe de pression pour soutenir l’idée d’une Europe unie étroitement alliée aux États-Unis était le Mouvement Européen, qui chapeautait de nombreuses organisations, et qui couvrait une série d’activités destinées à l’intégration politique, militaire, économique et culturelle. Conduit par Winston Churchill en Grande-Bretagne, Paul-Henri Spaak en France et Altiero Spinelli en Italie, le mouvement était attentivement surveillé par la CIA à travers une couverture qui s’appelait American Committee on United Europe [9].
La branche culturelle du Mouvement Européen était le Centre Européen de la Culture, dirigé par l’écrivain Denis de Rougemont. Un vaste programme de bourses d’études destinés à des associations d’étudiants et de jeunes fut réalisé, parmi lesquels l’European Youth Campaign, fer de lance d’une propagande pensée pour neutraliser les mouvements politiques de gauche. Quant à ces libéraux internationalistes fauteurs d’une Europe unie autour de ses propres principes internes, et non conforme aux intérêts stratégiques étasuniens, ils n’étaient pas mieux considérés ensuite que les neutralistes; voire comme les porteurs d’une hérésie à détruire.
En 1962, la notoriété du Congrès pour la liberté de la culture attira aussi des attentions qui n’avaient rien de ce qi avait été recherché par ses inspirateurs. Pendant le programme télévisé de la BBC, «That Was The Week That Was», le Congrès fut l’objet d’une pénétrante et brillante parodie pensée par Kenneth Tynan. Elle commençait par la boutade: «C’est l’heure, les nouvelles de la Guerre froide dans la culture». Il continuait ensuite en montrant une carte représentant le bloc culturel soviétique, où chaque petit cercle indiquait une position culturelle stratégique: des bases théâtrales, des centres de production cinématographique, des compagnies de danse pour la production de missiles «balletistiques» intercontinentaux, des maisons d’édition qui lancent d’énormes tirages de classiques à des millions de lecteurs esclavagisés, en somme, où que l’on regardât un endoctrinement massif en plein développement. Et on demandait: nous, ici en Occident, avons-nous une capacité effective de riposte? La réponse était oui, il y a ce bon vieux Congrès pour la liberté de la culture soutenu par l’argent étatsunien qui a équipé un certain nombre de bases avancées, en Europe et dans le monde, fonctionnant comme têtes de pont pour des représailles culturelles. Bases masquées avec des noms de code — comme Encounter — la plus connue des revues parrainées par le Congrès- abréviation, ironisait-on, de Encounterforce Strategy. Entrait alors en scène un porte-parole du Congrès, avec une liasse de revues qui représentaient à ses dires une sorte d’OTAN culturel dont l’objectif était l’enraiement culturel, c’est-à-dire mettre un mur d’enceinte autour des rouges. Avec une mission historique: celle de parvenir au leadership mondial des lecteurs, quoi qu’il arrive, «nous au Congrès ressentons comme notre devoir de tenir nos bases en état d’alerte rouge, 24 heures sur 24». Une satire mordante et impeccablement documentée, qui causa des nuits d’insomnie à Michael Josselson, l’organisateur du Congrès.
Pendant l’été 1964, surgit une question assez préoccupante. Au cours d’une enquête parlementaire sur les exemptions fiscales faites aux fondations privées, dirigée par Wright Patman, on découvrit une fuite d’informations qui identifiait 8 de celles-ci comme des couvertures de la CIA. Elles n’auraient été rien d’autre que des boîtes aux lettres à quoi ne correspondait qu’une adresse, affrêtées par la CIA pour recevoir de l’argent d’elle-même, de façon apparemment légale. Quand l’argent arrivait, les foundations faisaient une donation à une autre fondation largement connue pour ses activités légitimes. Contributions, ces dernières, qui étaient enregistrées comme il se doit selon la norme fiscale en vigueur dans le secteur non lucratif, sur des imprimés appelés 990-A. L’opération se concluait pour finir avec le versement de l’argent à l’organisation prévue par la CIA pour le recevoir.
Les informations filtrées par la commission Patman ouvrirent, ne fut-ce que pour un bref moment, une brèche dans la salle des machines des financements secrets. Certains journalistes particulièrement curieux, comme par exemple ceux de l’hebdomadaire The Nation, réussirent à rassembler quelques morceaux du puzzle, en demandant s’il était légitime que la CIA finançât, par ces méthodes indirectes, divers congrès et conférences dédiés à la «liberté culturelle» ou que quelque important organe de presse, soutenu par l’Agence, offrît de grasses récompenses à des écrivains dissidents de l’Europe orientale. De façon surprenante (surprenante ?), pas un seul journaliste ne pensa à enquêter ultérieurement. La CIA exécuta une sévère révision de ses techniques de financement, mais ne jugea pas opportun de reconsidérer l’utilisation des fondations privées comme véhicules de financement des opérations clandestines. Au contraire, selon l’Agence, la vraie leçon à tirer à la suite de ce scandale suscité par la commission Patman, était que la couverture des fondations pour distribuer les financements devait être utilisée de façon plus étendue et professionnelle: avant tout en déboursant des fonds même pour des projets réalisés sur le sol des États-Unis. Michael Josselson, à partir de la fin de cette année-là, essaya de protéger sa créature des révélations, en pensant même en changer le nom, et alla jusqu’à chercher à trancher les liens économiques avec la CIA en les remplaçant in toto par un financement de la Fondation Ford. Tout cela ne servit à rien d’autre qu’à différer une sortie désormais inscrite. Le 13 mai 1967 se tint à Paris l’assemblée générale du Congrès pour la liberté de la culture qui en signa la fin substantielle, même si les activités se traînèrent, péniblement et sur un ton plutôt mineur, jusqu’à la fin des années soixante-dix.
En fait il s’était passé ceci: la revue californienne Ramparts, en avril 1967, avait publié une enquête sur les opérations secrètes de la CIA, malgré une campagne de diffamation lancée à ses dépens, au moment où l’agence avait eu connaissance du fait que la revue était sur les traces de ses organisations de couverture. Les découvertes de Ramparts furent promptement relayées dans la presse nationale et suivie d’une vague de révélations, faisant émerger aussi les couvertures à l’extérieur des États-Unis, à commencer par le Congrès et ses revues. Avant même les dénonciations de Ramparts, le sénateur Mansfield avait demandé une enquête parlementaire sur les financements clandestins de la CIA, à laquelle le président Lindon Johnson répondit en instituant une commission de trois membres seulement. La commission Katzenbach, dans son rapport conclusif émis le 29 mars 1967, sanctionnait toute agence fédérale qui aurait secrètement fourni assistance ou financements, de façon directe ou indirecte, à toute organisation culturelle publique ou privée, sans but lucratif. Le rapport fixait la date du 31 décembre 1967 comme limite pour la conclusion de toutes les opérations de financement secret de la CIA, en lui donnant ainsi l’opportunité de concéder un certain nombre d’attributions finales conséquents (dans le cas de Radio Free Europe, cet apport allait lui permettre de continuer à émettre pendant deux années supplémentaires).
En réalité, comme il s’en déduit d’une circulaire interne sortie ensuite en 1976, la CIA n’interdisait pas les opérations secrètes avec des organisations commerciales étasuniennes ni les financements secrets d’organisations internationales avec des sièges à l’étranger. Nombre des restrictions adoptées en réponse aux événements de 1967, plus que représenter une nouvelle conception des limites aux activités secrètes des services, apparaissent plutôt comme des mesures de sécurité destinées à empêcher de futures révélations publiques qui puissent mettre en danger les délicates opérations de cette même CIA.
On en reparlera ?
Federico Roberti
La principale source des informations présentées dans cet article est le livre de Frances Stonor Saunders: Who Paid the Piper? - CIA and the Cultural Cold War, 1999, Granta (version française: Qui mène la danse? La CIA et la guerre froide culturelle, 2003 Denoël).
Cet article a initialement été publié en italien par Eurasia - Rivista di studi geopolitici.
Version française : Marie-Ange Patrizio
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[1] «Quand la CIA finançait les intellectuels européens», par Denis Boneau, Réseau Voltaire, 27 novembre 2003.
[2] Les 20 ans du régime fasciste, ndt
[3] «Stay-behind: les réseaux d’ingérence américains», par Thierry Meyssan; «Le terrorisme non revendiqué de l’OTAN», entretien de Daniele Ganser avec Silvia Cattori, Réseau Voltaire, 20 août 2001, 29 décembre 2006. Rapport Andreotti sur l’Opération Gladio, document daté du 26 février 1991.
[4] «Ronald Reagan contre l’Empire du Mal», Réseau Voltaire, 7 juin 2004.
[5] «La Fondation Ford, paravent philanthropique de la CIA» et «Pourquoi la Fondation Ford subventionne la contestation», par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 5 et 19 avril 2004.
[6] «Comment le Conseil des relations étrangères détermine la diplomatie US», Réseau Voltaire, 25 juin 2004.
[7] Les «sept sœurs» désigne le groupe des sept sociétés occidentales qui contrôlaient quasiment tous les marchés mondiaux du pétrole, NdT.
[8] Cf. note 3.
[9] «Histoire secrète de l’Union européenne», Réseau Voltaire, 28 juin 2004.
Quand la CIA finançait les intellectuels italiens
par Federico Roberti
source: voltairenet.org/fr
Faisant suite à un article que nous avions publié en 2003 à propos du financement des intellectuels européens durant la Guerre froide, Federico Roberti revient sur le cas précis de l’intelligentsia italienne. Loin d’être superflu, ce bref rappel historique nous montre que les choses n’ont guère changé et que les auteurs à la mode ne sont souvent que des mercenaires de la plume.
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5 septembre 2008
En pleine Guerre Froide, le gouvernement des États-Unis consacra de grandes ressources à un programme secret de propagande culturelle adressé à l’Europe occidentale, réalisé avec une extrême discrétion par la CIA. L’acte fondamental en fut l’institution du Congress for Cultural Freedom (Congrès pour la liberté de la culture), organisé par l’agent Michael Josselson entre 1950 et 1967 [1].
À son point culminant, le Congrès avait des bureaux dans trente cinq pays (dont certains hors de l’Europe) et des dizaines d’intellectuels y émargeaient; il publiait une vingtaine de revues prestigieuses, organisait des expositions artistiques, des conférences internationales de haut niveau et récompensait des musiciens et autres artistes par des prix et reconnaissances variées. Sa mission consistait à dégager les intellectuels européens de l’étreinte du marxisme, en faveur de positions plus compatibles avec l’american way of life, en facilitant la poursuite des intérêts stratégiques de la politique extérieure étasunienne. Les livres de certains écrivains européens furent lancés sur le marché éditorial à l’intérieur d’un programme anticommuniste explicite.
Parmi eux, en Italie, Pane e Vino (Pain et Vin) de Ignazio Silone, lequel réalisa ainsi sa première apparition porté par le gouvernement étasunien. À vrai dire, pendant son exil en Suisse en temps de guerre, Silone avait été en contact avec Alan Dulles, à l’époque chef des services secrets étasuniens en Europe, et dans l’après-guerre inspirateur de Radio Free Europe, autre création de la CIA sous le masque du National Committee for a Free Europe; en octobre 1944, Serafino Romualdi, un agent de l’OSS (Office of Strategic Services, le précurseur de la CIA), fut envoyé sur la frontière franco-suisse avec la mission d’introduire clandestinement Silone en Italie. Silone, avec Altiero Spinelli et Guido Piovene, représenta l’Italie à la conférence fondatrice du Congress qui s’était tenu à Berlin en 1950, pour laquelle Michael Josselson était arrivé à obtenir un financement de 50.000 $ à partir des ressources du Plan Marshall. Elle fut dénoncée publiquement par Jean-Paul Sartre et Albert Camus qui, invités, refusèrent d’y participer.
Au début, parmi les présidents honoraires du Congrès, tous philosophes d’une pensée euro-atlantique naissante, nous trouvons, aux côtés de Bertrand Russell, Benedetto Croce. Celui-ci, à 80 ans, était vénéré en Italie comme un père noble de l’antifascisme, ayant ouvertement défié Mussolini. Au moment du débarquement allié en Sicile, il avait sûrement été un contact utile pour William Donovan, le plus haut responsable des services étasuniens de l’époque. La section italienne du Congrès, dénommée Association italienne pour la liberté de la culture, fut instituée par Ignazio Silone à la fin de 1951 et devint le centre de lancement, y compris et surtout d’un point de vue logistique et économique, d’une fédération d’environ cent groupes culturels tels que l’Unione goliardica dans les universités (Union estudiantine), le Mouvement fédéraliste européen d’Altiero Spinelli, les Centres d’Action Démocratique, le mouvement Comunità d’Adriano Olivetti et divers autres. Elle publia la prestigieuse revue Tempo Presente (Temps Présent) dirigée par Silone lui-même et par Nicola Chiaromonte, et d’autres moins connues comme Il Mondo, Il Ponte, Il Mulino et, plus tard, Nuovi Argomenti. Dans son groupe dirigeant, à côté de laïques comme Adriano Olivetti et Mario Pannunzio, se trouvait aussi Ferruccio Parri, le père de la gauche indépendante. Puis, en position plus abritée, des hommes politiques de souche actionniste et libéral-démocrate comme Ugo La Malfa. Un des bureaux du Congrès avait été ouvert à Rome au palais Pecci-Blunt, où Mimì, la maîtresse de maison, animait un des salons les plus fermés et mieux fréquentés de la capitale. À deux pas de la demeure historique du palais Caetani qui, avant de devenir tragiquement célèbre pour avoir vu, sous ses fenêtres, le dernier acte de l’enlèvement de Moro, voyait régner une autre reine des salons, la mécène étasunienne, liée aux milieux du Congrès, Marguerite Chapin Caetani. Celle ci, avec sa revue Botteghe oscure, fut la promotrice de pas mal de noms de la littérature et de la poésie italiennes du 20ème siècle. Son gendre, le hasard faisant bien les choses, était Sir Hubert Howard, ex-officier des services secrets alliés, spécialisé dans la guerre psychologique et en relation d’amitié très fraternelle avec le neveu du président Roosevelt: ce Kermit Roosevelt qui, d’abord au sein de l’OSS puis recruté par la CIA, fut parmi les tenants les plus acharnés de la guerre psychologique.
Une des plus étroites collaboratrices de Caetani était Elena Croce, fille du philosophe Benedetto, dont le mari Raimondo Craveri, agent des services secrets partisans, désignait les politiciens fiables, après la libération, à l’ambassade étasunienne. Elena, elle, sélectionnait les hommes de culture à qui il valait la peine de parler. Les relations les plus cosmopolites pouvaient se tresser chez eux: on y rencontrait aussi bien Henry Kissinger que le futur président de Fiat, Gianni Agnelli, mais surtout ce monde régnait le magnat de la finance laïque italienne, fondateur de Mediobanca, (don) Raffaele Mattioli. Les Étatsuniens avaient une telle confiance dans le commandatore Mattioli qu’en 1944, la guerre étant évidemment encore en cours, ils avaient déjà discuté avec lui des programmes pour la reconstruction. En plus de financer abondamment la culture, don Raffaele prêta des attentions aussi discrètes que non désintéressées même au PCI, avec lequel il avait déjà ouvert des réseaux au cours du Ventennio [2].
Voilà donc qu’en Italie, en plus de la loge P2 et de Gladio [3], il existait aussi un anticommunisme très tenace, mais éclairé, progressiste et même de gauche. Le réseau du Congrès en était la façade publique ou, si l’on préfère, présentable.
Les ressources pour la propagande culturelle euro-atlantique furent trouvées de façon vraiment géniale. Aux débuts du Plan Marshall, chaque pays bénéficiaire des fonds devait contribuer en déposant dans sa propre banque centrale une somme équivalente à la contribution US. Puis un accord bilatéral entre le pays en question et les États-Unis permettait que 5 % de cette somme devint propriété étasunienne: c’était justement cette part des «fonds de contrepartie» (environ 10 millions de dollars annuels sur un total de 200) qui fut mise à disposition de la CIA pour ses projets spéciaux. Environ 200.000 dollars de ces fonds, qui avaient déjà joué un rôle crucial dans les élections italiennes de 1948, furent destinés à financer les coûts administratifs du Congrès en 1951. La filiale italienne, par exemple, recevait mille dollars mensuels qui étaient versés sur le compte de Tristano Codignola, le dirigeant de la maison d’édition La Nuova Italia.
La liberté culturelle ne revint pas bon marché. En dix sept années de fondation, la CIA allait pomper au Congrès et en projets corrélés au moins dix millions de dollars. Une caractéristique de la stratégie de propagande culturelle fut l’organisation systématique d’un réseau de groupes privés «amis» dans un consortium officieux: il s’agissait d’une coalition de fondations philanthropiques, entreprises et privés qui travaillait en collaboration étroite avec la CIA pour donner à celle-ci une couverture et des canaux de financement dans le but de développer ses programmes secrets en territoire européen. En même temps, l’impression était que ces «amis» n’agissent que sur leur propre initiative. En gardant leur statut de privés, ils apportaient le capital de risque pour la guerre froide, un peu comme ce que font depuis un certain temps les ONG soutenues par l’Occident à peu près partout dans le monde.
L’inspirateur de ce consortium fut Allen Dulles, qui, dès le mois de mai 1949, avait justement dirigé la formation du National Committee for a Free Europe, initiative, en apparence, d’un groupe de citoyens privés américains, et en réalité un des projet les plus ambitieux de la CIA. «Le département d’État est très heureux d’assister à la formation de ce groupe» annonça le secrétaire d’État Dean Acheson. Cette bénédiction publique servait à occulter les vraies origines du Comité et le fait qu’il opérait sous le contrôle absolu de la CIA, qui le finançait à 90 %. Ironie du sort, le but spécifique pour lequel il avait été créé, à savoir faire de la propagande politique, était catégoriquement exclu par une clause de l’acte de fondation. Dulles était bien conscient que le succès du Comité allait dépendre de sa capacité «à apparaître comme indépendant du gouvernement et représentatif des convictions spontanées de citoyens amants de la liberté».
Le National Committee pouvait vanter un ensemble d’adhérents de très haut relief public, des hommes d’affaires et des avocats, des diplomates et administrateurs du Plan Marshall, des magnats de la presse et des metteurs en scène: de Henry Ford II, président de General Motors, à madame Culp Hobby, directrice du Moma; de C.D. Jackson de la direction de Time-Life à John Hughes, ambassadeur près de l’OTAN; de Cecil B. De Mille à Dwight Eisenhower. Tous ceux là étaient «au courant», c’est-à-dire appartenaient en toute connaissance au club. Son effectif, dès la première année, comptait plus de 400 membres, son bilan se montait à presque deux millions de dollars. Un bilan à part, de 10 millions, fut réservé à la seule Radio Free Europe, qui en l’espace de quelques années allait avoir 29 stations de radiodiffusion et transmettait en 16 langues; faisant fonction aussi de chaîne pour l’envoi d’ordres au réseau d’informateurs présents au-delà du Rideau de Fer.
Le nom de la section chargée de recueillir des fonds pour le National Committee était Crusade for Freedom et le jeune acteur qui en était le porte-parole s’appelait Ronald Reagan… [4]
L’utilisation de fondations philanthropiques s’avéra le moyen le plus efficace pour faire parvenir des sommes d’argent conséquentes aux projets de la Cia, sans alarmer les destinataires sur leur origine. En 1976, une commission nommée pour enquêter sur les activités des services secrets étasuniens rapporta les données suivantes, relatives à la pénétration de la CIA dans les fondations: pendant la période 1963-1966, des 700 donations supérieures à 10 000 dollars distribuées par 164 fondations, 108 au moins furent totalement ou partiellement des fonds de la CIA. Il est encore plus remarquable que des financements de la CIA soient présents dans presque la moitié des prodigalités faites par ces 164 fondations, durant cette même période, dans le domaine des activités internationales. On pensait que les fondations prestigieuses, comme Ford [5], Rockefeller et Carnegie, assuraient «la forme de financement occulte la meilleure et la plus crédible». Cette technique s’avérait particulièrement opportune pour les organisations gérées de façon démocratique, étant donné qu’elles doivent pouvoir rassurer ses propres membres et collaborateurs ignares, ainsi que les critiques hostiles, d’être en mesure de compter sur des formes de financement privé, authentique et respectable – soulignait une étude interne de la CIA elle-même, remontant à 1966. De plus, à l’intérieur de la Fondation Ford, on institua une unité administrative spécifiquement habilitée à s’occuper des rapports avec la CIA, qui devait être consultée à chaque fois que l’agence voulait utiliser la fondation comme couverture ou canal financier pour n’importe quelle opération. Cette unité était formée de deux fonctionnaires et du président même de la fondation, John McCloy, lequel avait déjà été secrétaire à la Défense et président, dans l’ordre, de la Banque Mondiale, de la Chase Manhattan Bank, propriété de la famille Rockefeller et du Council on Foreign Relations [6], ainsi qu’avocat de confiance des Sept Sœurs [7]. Beau curriculum, il n’y a rien à dire.
Un des premiers dirigeants de la CIA à soutenir le Congrès pour la liberté de la culture fut Frank Lindsay, vétéran de l’OSS qui, en 1947, avait écrit un des premiers rapports internes où l’on recommandait aux États-Unis de créer une force secrète pour la Guerre froide. Dans les années 1949 à 1951, en tant que directeur-adjoint de l’Office of Policy Coordination (OPC), département spécial créé à l’intérieur de la CIA pour les opérations secrète, Lindsay devint responsable de l’entraînement des groupes Stay Behind en Europe, mieux connus en Italie sous le nom de Gladio> [8]. En 1953, il passa à la Fondation Ford, sans pour autant perdre ses contacts étroits avec ses ex-collègues des services.
Quand en 1953, Cecil B. De Mille accepta de devenir conseiller spécial du gouvernement étasunien pour le cinéma au Motion Picture Service (MPS), il se rendit au bureau de C. D. Douglas, qui allait plus tard écrire de lui: «Il est complètement de notre côté et (…) il est bien conscient du pouvoir que les films américains ont à l’étranger. Il a une théorie, que je partage pleinement, selon laquelle l’utilisation la plus efficace des films américains s’obtient non pas avec le projet d’une pellicule entière qui aborde un problème déterminé, mais plutôt par l’introduction dans une œuvre «normale» d’un morceau de dialogue approprié, d’une boutade, une inflexion de la voix, un mouvement des yeux. Il m’a dit que chaque fois que je lui donnerai un thème simple pour un pays ou une région déterminés, il trouvera le moyen de le traiter et de l’introduire dans un film».
Le Motion Picture Service, inondé de financements gouvernementaux au point de devenir un véritable entreprise de production cinématographique, donnait du travail à des réalisateurs-producteurs qui étaient au préalable examinés, et assignés à un travail sur des films faisant la promotion des objectifs des États-Unis, et devant atteindre un public sur lequel il fallait agir à travers le cinéma. Le MPS fournissait des conseils à des organismes secrets sur les films appropriés pour une distribution sur le marché international; il s’occupait, en outre, de la participation étasunienne aux divers festivals qui se déroulaient à l’étranger et travaillait avec zèle pour exclure les producteurs étasuniens et les films qui ne soutenaient pas la politique extérieure du pays.
Le principal groupe de pression pour soutenir l’idée d’une Europe unie étroitement alliée aux États-Unis était le Mouvement Européen, qui chapeautait de nombreuses organisations, et qui couvrait une série d’activités destinées à l’intégration politique, militaire, économique et culturelle. Conduit par Winston Churchill en Grande-Bretagne, Paul-Henri Spaak en France et Altiero Spinelli en Italie, le mouvement était attentivement surveillé par la CIA à travers une couverture qui s’appelait American Committee on United Europe [9].
La branche culturelle du Mouvement Européen était le Centre Européen de la Culture, dirigé par l’écrivain Denis de Rougemont. Un vaste programme de bourses d’études destinés à des associations d’étudiants et de jeunes fut réalisé, parmi lesquels l’European Youth Campaign, fer de lance d’une propagande pensée pour neutraliser les mouvements politiques de gauche. Quant à ces libéraux internationalistes fauteurs d’une Europe unie autour de ses propres principes internes, et non conforme aux intérêts stratégiques étasuniens, ils n’étaient pas mieux considérés ensuite que les neutralistes; voire comme les porteurs d’une hérésie à détruire.
En 1962, la notoriété du Congrès pour la liberté de la culture attira aussi des attentions qui n’avaient rien de ce qi avait été recherché par ses inspirateurs. Pendant le programme télévisé de la BBC, «That Was The Week That Was», le Congrès fut l’objet d’une pénétrante et brillante parodie pensée par Kenneth Tynan. Elle commençait par la boutade: «C’est l’heure, les nouvelles de la Guerre froide dans la culture». Il continuait ensuite en montrant une carte représentant le bloc culturel soviétique, où chaque petit cercle indiquait une position culturelle stratégique: des bases théâtrales, des centres de production cinématographique, des compagnies de danse pour la production de missiles «balletistiques» intercontinentaux, des maisons d’édition qui lancent d’énormes tirages de classiques à des millions de lecteurs esclavagisés, en somme, où que l’on regardât un endoctrinement massif en plein développement. Et on demandait: nous, ici en Occident, avons-nous une capacité effective de riposte? La réponse était oui, il y a ce bon vieux Congrès pour la liberté de la culture soutenu par l’argent étatsunien qui a équipé un certain nombre de bases avancées, en Europe et dans le monde, fonctionnant comme têtes de pont pour des représailles culturelles. Bases masquées avec des noms de code — comme Encounter — la plus connue des revues parrainées par le Congrès- abréviation, ironisait-on, de Encounterforce Strategy. Entrait alors en scène un porte-parole du Congrès, avec une liasse de revues qui représentaient à ses dires une sorte d’OTAN culturel dont l’objectif était l’enraiement culturel, c’est-à-dire mettre un mur d’enceinte autour des rouges. Avec une mission historique: celle de parvenir au leadership mondial des lecteurs, quoi qu’il arrive, «nous au Congrès ressentons comme notre devoir de tenir nos bases en état d’alerte rouge, 24 heures sur 24». Une satire mordante et impeccablement documentée, qui causa des nuits d’insomnie à Michael Josselson, l’organisateur du Congrès.
Pendant l’été 1964, surgit une question assez préoccupante. Au cours d’une enquête parlementaire sur les exemptions fiscales faites aux fondations privées, dirigée par Wright Patman, on découvrit une fuite d’informations qui identifiait 8 de celles-ci comme des couvertures de la CIA. Elles n’auraient été rien d’autre que des boîtes aux lettres à quoi ne correspondait qu’une adresse, affrêtées par la CIA pour recevoir de l’argent d’elle-même, de façon apparemment légale. Quand l’argent arrivait, les foundations faisaient une donation à une autre fondation largement connue pour ses activités légitimes. Contributions, ces dernières, qui étaient enregistrées comme il se doit selon la norme fiscale en vigueur dans le secteur non lucratif, sur des imprimés appelés 990-A. L’opération se concluait pour finir avec le versement de l’argent à l’organisation prévue par la CIA pour le recevoir.
Les informations filtrées par la commission Patman ouvrirent, ne fut-ce que pour un bref moment, une brèche dans la salle des machines des financements secrets. Certains journalistes particulièrement curieux, comme par exemple ceux de l’hebdomadaire The Nation, réussirent à rassembler quelques morceaux du puzzle, en demandant s’il était légitime que la CIA finançât, par ces méthodes indirectes, divers congrès et conférences dédiés à la «liberté culturelle» ou que quelque important organe de presse, soutenu par l’Agence, offrît de grasses récompenses à des écrivains dissidents de l’Europe orientale. De façon surprenante (surprenante ?), pas un seul journaliste ne pensa à enquêter ultérieurement. La CIA exécuta une sévère révision de ses techniques de financement, mais ne jugea pas opportun de reconsidérer l’utilisation des fondations privées comme véhicules de financement des opérations clandestines. Au contraire, selon l’Agence, la vraie leçon à tirer à la suite de ce scandale suscité par la commission Patman, était que la couverture des fondations pour distribuer les financements devait être utilisée de façon plus étendue et professionnelle: avant tout en déboursant des fonds même pour des projets réalisés sur le sol des États-Unis. Michael Josselson, à partir de la fin de cette année-là, essaya de protéger sa créature des révélations, en pensant même en changer le nom, et alla jusqu’à chercher à trancher les liens économiques avec la CIA en les remplaçant in toto par un financement de la Fondation Ford. Tout cela ne servit à rien d’autre qu’à différer une sortie désormais inscrite. Le 13 mai 1967 se tint à Paris l’assemblée générale du Congrès pour la liberté de la culture qui en signa la fin substantielle, même si les activités se traînèrent, péniblement et sur un ton plutôt mineur, jusqu’à la fin des années soixante-dix.
En fait il s’était passé ceci: la revue californienne Ramparts, en avril 1967, avait publié une enquête sur les opérations secrètes de la CIA, malgré une campagne de diffamation lancée à ses dépens, au moment où l’agence avait eu connaissance du fait que la revue était sur les traces de ses organisations de couverture. Les découvertes de Ramparts furent promptement relayées dans la presse nationale et suivie d’une vague de révélations, faisant émerger aussi les couvertures à l’extérieur des États-Unis, à commencer par le Congrès et ses revues. Avant même les dénonciations de Ramparts, le sénateur Mansfield avait demandé une enquête parlementaire sur les financements clandestins de la CIA, à laquelle le président Lindon Johnson répondit en instituant une commission de trois membres seulement. La commission Katzenbach, dans son rapport conclusif émis le 29 mars 1967, sanctionnait toute agence fédérale qui aurait secrètement fourni assistance ou financements, de façon directe ou indirecte, à toute organisation culturelle publique ou privée, sans but lucratif. Le rapport fixait la date du 31 décembre 1967 comme limite pour la conclusion de toutes les opérations de financement secret de la CIA, en lui donnant ainsi l’opportunité de concéder un certain nombre d’attributions finales conséquents (dans le cas de Radio Free Europe, cet apport allait lui permettre de continuer à émettre pendant deux années supplémentaires).
En réalité, comme il s’en déduit d’une circulaire interne sortie ensuite en 1976, la CIA n’interdisait pas les opérations secrètes avec des organisations commerciales étasuniennes ni les financements secrets d’organisations internationales avec des sièges à l’étranger. Nombre des restrictions adoptées en réponse aux événements de 1967, plus que représenter une nouvelle conception des limites aux activités secrètes des services, apparaissent plutôt comme des mesures de sécurité destinées à empêcher de futures révélations publiques qui puissent mettre en danger les délicates opérations de cette même CIA.
On en reparlera ?
Federico Roberti
La principale source des informations présentées dans cet article est le livre de Frances Stonor Saunders: Who Paid the Piper? - CIA and the Cultural Cold War, 1999, Granta (version française: Qui mène la danse? La CIA et la guerre froide culturelle, 2003 Denoël).
Cet article a initialement été publié en italien par Eurasia - Rivista di studi geopolitici.
Version française : Marie-Ange Patrizio
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[1] «Quand la CIA finançait les intellectuels européens», par Denis Boneau, Réseau Voltaire, 27 novembre 2003.
[2] Les 20 ans du régime fasciste, ndt
[3] «Stay-behind: les réseaux d’ingérence américains», par Thierry Meyssan; «Le terrorisme non revendiqué de l’OTAN», entretien de Daniele Ganser avec Silvia Cattori, Réseau Voltaire, 20 août 2001, 29 décembre 2006. Rapport Andreotti sur l’Opération Gladio, document daté du 26 février 1991.
[4] «Ronald Reagan contre l’Empire du Mal», Réseau Voltaire, 7 juin 2004.
[5] «La Fondation Ford, paravent philanthropique de la CIA» et «Pourquoi la Fondation Ford subventionne la contestation», par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 5 et 19 avril 2004.
[6] «Comment le Conseil des relations étrangères détermine la diplomatie US», Réseau Voltaire, 25 juin 2004.
[7] Les «sept sœurs» désigne le groupe des sept sociétés occidentales qui contrôlaient quasiment tous les marchés mondiaux du pétrole, NdT.
[8] Cf. note 3.
[9] «Histoire secrète de l’Union européenne», Réseau Voltaire, 28 juin 2004.
Un humaniste dans la Résistance
Entretien avec Thierry Meyssan (seconde partie)
L’entretien réalisé par ReOpen911 avec Thierry Meyssan a suscité bien des critiques sur le forum de cette association. Sans remettre en cause les propos du président du Réseau Voltaire, certains lecteurs s’interrogeaient sur sa crédibilité au regard des révélations des grands médias sur ses fréquentations. Une seconde session de questions-réponses a donc été organisée au cours de laquelle les membres de ReOpen911 ont pu vider leur sac et Thierry Meyssan leur répondre avec la même franchise. Suite et fin de ce dialogue décapant.
3 septembre 2008
Depuis Beyrouth (Liban)
ReOpen911 : M. Meyssan, vous terminiez notre précédent entretien par ces mots : «Je vous invite à renouveler [ce type d’]échange si vous continuez à vous interroger sur les prises de position que m’attribuent les médias. Je serais heureux de les préciser, de les expliquer et de lever de possibles malentendus.» Bien que ReOpen911 n’ait nullement pour vocation de devenir votre tribune, il nous apparaît effectivement essentiel de le faire tant les malentendus sont nombreux, d’autant plus que ReOpen911 y a été associée! Pour commencer, et lever toute «ambiguïté» à ce sujet, quelles sont vos relations avec l’extrême droite, ses idées, le Front National et plus précisément avec son nouveau conseiller culturel, M. Alain Soral que vous avez rencontré à plusieurs reprises ?
Thierry Meyssan : Je ne m’attendais pas à ce que vous saisissiez la balle au bond et que vous demandiez un nouvel entretien dans un si bref délai. En revanche, je ne doutais pas que vous souhaiteriez une clarification de mes positions politiques, vu les âneries que l’on véhicule à mon sujet.
Cette clarification exige que votre question elle-même soit claire. Or, vous placez au même plan un homme, un parti, un courant politique et une idéologie. Je me réclame de la pensée des Lumières et du radicalisme. À ce titre, je veux développer le débat démocratique, y défendre mes idées et en réfuter d’autres. Précisément, le débat démocratique ne se développe que lorsque l’on accepte de se confronter aux gens dont on ne partage pas les idées.
J’ai toujours activement combattu les idéologies d’exclusion, que ce soit le racisme ou l’antisémitisme, l’apartheid ou le sionisme, etc. Ceci m’a conduit à publier de nombreux articles polémiques et à participer à quantité d’émissions de radio et de télévision où je me suis notamment opposé à des représentants du Front National.
Jusqu’à la guerre du Kosovo, l’action du Réseau Voltaire en général et la mienne en particulier ont été unanimement reconnues à gauche au point que les principaux partis politiques, syndicats, associations et loges maçonniques de gauche m’ont confié à plusieurs reprises l’animation du Comité national de vigilance contre l’extrême droite.
Pour mener à bien ce combat idéologique, j’ai mis en place au sein du Réseau Voltaire un observatoire des extrêmes droites. Nous avons analysé en détail la plupart de leurs discours et de leurs publications et nous avons élaboré des argumentaires pour leur répondre. Pour compléter nos analyses, j’ai interviewé de nombreux leaders d’extrême droite. Je me suis efforcé de comprendre leur point de vue et d’apprécier leurs qualités humaines. Cela n’a jamais modifié en quoi que ce soit mes convictions, mais m’a conduit à changer mon regard sur eux.
Alors que certains médias et organisations faisaient campagne pour l’interdiction du Front National, j’ai au contraire milité pour une réforme du mode de scrutin qui lui permette de représenter ses électeurs à l’Assemblée nationale. Alors que certains s’efforçaient de diaboliser ce parti, j’ai milité pour que l’on prenne en considération les préoccupations de ses électeurs et qu’on y apporte des réponses conformes à nos valeurs. J’insiste sur ce point : une analyse précise du discours de Jean-Marie Le Pen m’a convaincu que son succès électoral n’avait rien à voir avec une épidémie de racisme, mais avec la détresse de ceux de nos concitoyens qui ont été les victimes de la colonisation et de la décolonisation, qui se sont sentis manipulés, puis abandonnés par l’État. A contrario, la diabolisation dont Jean-Marie Le Pen et ses électeurs ont fait l’objet prolonge la lâcheté d’une classe dirigeante incapable d’assumer ses erreurs historiques.
Simultanément, j’ai considéré que nous devion réprimer les groupes paramilitaires qui s’étaient formés à l’intérieur et autour du Front National. Comme vous le savez peut-être, cette initiative a débouché sur la création d’une commission d’enquête parlementaire, la mise à jour de comportement illégaux, et en définitive l’éclatement du Front National entre lepénistes e mégrétistes. Cette démarche a été soutenue par mon parti, le PRG, mais perçue avec inquiétude par d’autres formations politiques.
Je regrette de ne pas avoir pu continuer cette lutte et d’avoir cédé devant des partis politiques qui trouvent un intérêt électoral à diaboliser le Front National pour affaiblir la droite. Ce faisant, non seulement ils laissent certaines idées se répandre faute de les avoir réfutées, mais surtout ils développent eux-mêmes l’intolérance qu’ils prétendent combattre. En définitive, je pense que les médias et les organisations qui ont manifesté pour l’interdiction du Front National représentent un danger pour la démocratie et j’observe que le Front National, lui, n’a pas inscrit dans son programme l’interdiction de partis politiques. Enfin, j’estime que si le Front National, ses électeurs et ses militants, étaient traités normalement, ils se sépareraient de certains éléments fanatiques et apporteraient une contribution légitime au débat parlementaire. Je ne vois pas comment on peut concevoir la démocratie si l’on ne comprend pas cette position voltairienne.
Concernant, Alain Soral, j’ai fait sa connaissance à l’été 2006 lors d’un voyage de soutien au peuple libanais. Il n’avait pas encore rejoint le Front National et était étiqueté communiste. Il se montrait provoquant et la sympathie entre nous n’a pas été immédiate. Pourtant, j’ai vite apprécié son indépendance d’esprit et son courage. Nous avons traversé ensemble un pays en ruines, vécu des moments tendus dans lesquels chacun révèle le fond de lui-même, et nous sommes restés amis.
ReOpen911 : À l’identique, on vous reproche également vos relations avec Dieudonné. Votre voyage au Liban en sa compagnie (et celle de M. Soral) en été 2006, c’est-à-dire juste après l’intervention militaire de l’armée israélienne contre le Hezbollah. Cette compagnie, plus que le but de la visite même qui a été quasiment éclipsé, a étonné beaucoup de nos compatriotes, et a renforcé le sentiment chez certains que vous aviez rejoint le FN. Cette lecture simpliste des choses a par ailleurs été renforcée par des articles mensongers (on se souvient d’un article paru dans Libération auquel vous aviez répondu sur le Réseau Voltaire) qui annonçaient votre ralliement au FN. Apparemment, vous n’êtes pas conscient du «malaise» (en fait, plutôt de la haine) que suscitent ces liens ? Ou alors cela vous est égal. Mais ne croyez-vous pas qu’il est important d’être entendu pour être compris ?
Thierry Meyssan : J’ai croisé Dieudonné dans les années 1980, lorsque les partis de gauche fuyaient devant le Front National et qu’il s’est présenté à Dreux contre Marie-France Stirbois. Je l’ai revu après les attentats du 11-Septembre lorsqu’il a ridiculisé à la fois le discours sur ben Laden et celui de ben Laden. Après l’avoir ainsi vu se positionner contre le racisme et contre l’impérialisme, je l’ai vu s’opposer au sionisme. En 2005, je l’ai invité à la conférence Axis for Peace. Et c’est logiquement qu’à l’été 2006 j’ai envisagé avec lui d’organiser un voyage de leaders d’opinion au Liban pour y témoigner de ce qui s’y passait. En définitive, les personnalités qui s’étaient portées volontaires ont renoncé les unes après les autres à se rendre dans un pays en guerre. Lorsque le voyage a eu lieu, nous n’étions qu’un petit groupe et les hostilités venaient d’être interrompues.
Dieudonné n’est pas un politicien professionnel. C’est un bouffon qui se moque de nos incohérences et nous renvoie une image ridicule de nous-mêmes. Apparemment tout le monde n’a pas le sens de l’humour et n’accepte pas d’être remis en question par un saltimbanque. Il a fait à son tour l’objet d’une campagne de haine car le rire qu’il provoque met à mal l’hypocrisie et la langue de bois. Où qu’il se trouve, ses propos sont enregistrés et décortiqués. On leur attribue un sens répugnant en les sortant de leur contexte. Tout cela est bien loin de la démocratie.
Il m’a invité à son spectacle au Zénith. Je me suis trouvé assis au carré VIP parmi des personnalités de tous bords. Libération — qui avait publié 25 articles pour me descendre à la publication de L’Effroyable Imposture — a inventé de nouvelles âneries à cette occasion. Ce quotidien a prétendu à ses lecteurs que j’avais rejoint le Front National car j’avais serré la main d’un de ses députés européens ; le frontisme se transmettant probablement par simple contact cutané. Il s’agissait de Bruno Gollnisch que je croisais souvent par le passé au Parlement à Strasbourg ou à Bruxelles et que je respecte à la fois comme homme et comme élu du Peuple. Pour les fanatiques, la courtoisie est un crime, pour les démocrates c’est une vertu.
ReOpen911 : Permettez-nous d’insister, mais lorsque vous avez mené votre enquête au Liban, après les bombardements israéliens, pour écrire L’Effroyable Imposture 2, vous y êtes allés avec MM. Alain Soral et Dieudonné. À la fin de l’interview à la télévision syrienne que vous avez donnée en leur compagnie à cette occasion, Dieudonné a parlé de la présence de M. Le Pen au second tour des élections présidentielles comme d’une émancipation politique du peuple français. Il a par la suite demandé à Jean-Marie Le Pen d’être parrain au baptême de sa fille, ce que M. Le Pen a accepté. Et l’engagement de Soral au Front National est connu. Or les thèses remettant en cause la version officielle des attentats du 11/9 sont considérées par beaucoup à gauche comme étant celles de l’extrême droite antisémite. Vous devez donc être conscient du discrédit que votre apparition à la télévision syrienne jette sur votre personne et, par voie de conséquence, sur la remise en cause de la version officielle des attentats du 11/9 dans la gauche française. Pourquoi avoir néanmoins accepté cette compagnie au Liban et ensuite à la télévision syrienne ?
Thierry Meyssan : Permettez-moi également d’insister. Dans la vie, les mots et les actes des gens se contredisent souvent. Les actes sont plus importants que les mots. J’aurais aimé que beaucoup de leaders d’opinion nous accompagnent au Liban pour témoigner des crimes de l’armée israélienne. Ils ont eu peur et ne sont pas venus. Plus que des bombes, ils ont eu peur pour leur carrière, car l’agresseur c’était Israël. Dieudonné et Alain Soral étaient là, et c’est tout à leur honneur.
Il n’y avait alors que deux moyens d’entrer au Liban, soit par un vol civil britannique placé sous contrôle militaire de l’occupant israélien, soit par voie terrestre depuis la Syrie. Nous avons choisi cette seconde solution. À notre retour, la télévision syrienne a recueilli nos impressions, chacun s’exprimant comme témoin, à titre personnel. Je n’avais aucune raison de refuser de participer à cette émission alors que nous étions venus précisément au Liban pour témoigner de ce qui s’y passait.
Par la suite, Alain Soral a rejoint le Front National et il a présenté Dieudonné à Jean-Marie Le Pen avec lequel il s’est lié d’amitié. C’est étonnant, mais ça n’a rien de criminel. Qu’est-ce qui vous choque ? Que Jean-Marie Le Pen ait accepté d’être le parrain d’un enfant noir ? Ou, plus simplement, que les gens qui partagent notre analyse du 11-Septembre ne soient pas nos amis, mais des adversaires idéologiques ? Moi aussi, cela me perturbe.
Lorsque j’ai publié L’Effroyable Imposture, je m’attendais à des réactions selon le clivage droite-gauche, parce que j’avais toujours vécu avec. Je me suis rendu compte qu’une autre ligne de partage apparaissait, que j’avais des amis et des adversaires dans tous les camps. Je pense que nous devons tous nous repositionner en fonction de la question principale, celle de la souveraineté des peuples face à l’impérialisme.
Je milite au PRG, le parti de Jean Moulin, l’homme qui coordonna la Résistance française face à l’invasion nazie. Je m’inspire de son exemple : il accepta de travailler avec tous ceux qui voulaient défendre la liberté, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Il n’exclua que les individus et les groupes qui avaient participé à la guerre d’Espagne aux côtés des phalangistes et fait couler le sang des républicains. De même, je suis prêt à travailler avec tout le monde, à l’exception de ceux qui ont participé activement aux agressions impérialistes et fait couler le sang. Je pense aux sarkozystes qui ont envoyé les troupes françaises participer à la colonisation anglo-saxonne de l’Afghanistan.
Je suis étonné que vous soyez choqués par mes relations avec Alain Soral et Dieudonné, et que vous ne voyez rien à redire lorsque la totalité de la classe politique française se presse à des mondanités autour d’Al Gore ou de Condoleezza Rice. Qu’est ce qui est grave: témoigner des crimes israéliens au Liban ou semer la mort et la désolation de la Yougoslavie à l’Afghanistan ?
ReOpen911 : Pour terminer avec ce fameux voyage au Liban à l’été 2006, il vous a aussi été reproché d’être trop proche de la chaîne de télévision al-Manar, interdite en France (vous expliquez très bien dans quelles conditions dans L’Effroyable imposture 2), et un sympathisant du Hezbollah de M. Nasrallah, mouvement considéré par les médias occidentaux mais aussi par l’administration états-unienne, comme une organisation terroriste. Nous n’allons pas vous demander si vous êtes vous-même un terroriste, mais pouvez-vous expliquer votre position à nos lecteurs ?
Thierry Meyssan : Je ne suis pas simplement proche d’al-Manar, je prépare actuellement des émissions et des documentaires pour elle. Cette chaîne se définit comme la voix de la Résistance dans une région en guerre. Elle est devenue la seconde, en termes d’audience, dans le monde arabe. Contrairement aux allégations souvent colportées, elle n’a pas été interdite en France pour antisémitisme ainsi que le réclamait le CRIF, mais pour trouble à l’ordre public. Ce qui est injuste, mais pas faux car al-Manar pose un problème qu’il ne faut pas minimiser. Transposer en France sans explications les images de guerre du Proche-Orient, c’est introduire la guerre chez nous. On peut craindre que des Français découvrant soudain une réalité d’une extrême violence réagissent eux-mêmes d’une manière violente contre ceux qui en sont responsables et qui l’ont cachée. La solution n’est pas d’interdire al-Manar et de maintenir nos concitoyens dans l’ignorance, mais au contraire de les informer, y compris par le biais d’al-Manar, et d’ouvrir le débat démocratique. Le problème ce n’est pas al-Manar, mais le fait que la population française soit sous-informée sur le conflit au Proche-Orient, les médias ayant adopté la problématique sioniste et ne donnant la parole aux protagonistes que dans ce cadre biaisé.
Je vous ai dit que je ne connais pas d’autres limites à mes alliances que celles voulues en leur temps par Jean Moulin pour créer le Conseil national de la Résistance. Je me sens donc proche du Hezbollah en tant que principal réseau de résistance au Proche-Orient. Jadis, Charles De Gaulle et la Résistance française étaient considérés comme «terroristes» par les médias de la collaboration et par le Reich ; aujourd’hui, Hassan Nasrallah et la Résistance libanaise sont considérés comme tels par la presse occidentale et par l’empire états-unien. C’est dans l’ordre des choses. Vous n’avez pas de raison d’en être troublés.
J’éprouve beaucoup d’admiration pour Hassan Nasrallah, parce qu’il n’est pas simplement un grand résistant, mais parce qu’il a une vision claire du conflit et une pensée généreuse. Alors que beaucoup de Libanais se contenteraient de bouter l’occupant israélien hors du territoire et de régler divers problèmes bilatéraux, il ne se satisferait pas, lui, d’une paix qui laisserait des millions de non-Libanais dans le désespoir. De plus, il est conscient que la paix est impossible au Proche-Orient tant qu’y persistera l’apartheid, comme Nelson Mandela était conscient que la paix était impossible en Afrique australe tant que l’apartheid persisterait en Afrique du Sud.
Certains s’imaginent que, s’ils parviennent à libérer le Proche-Orient, Sayed Hassan Nasrallah et le Hezbollah imposeront une dictature religieuse. Ils pensent que je suis naïf et que je ne devrais pas m’acoquiner avec des fanatiques qui attendent sournoisement le moment pour écraser les mécréants comme moi. C’est prendre la propagande pour la réalité. La même propagande expliquait jusqu’à l’été 2006 que le Hezbollah était un groupuscule terroriste de moins de 500 combattants. Quand il a repoussé l’armée israélienne, il a fallu admettre que c’était une véritable armée soutenue par la majorité de la population, quelle que soit son appartenance ou sa non appartenance religieuse. Le Hezbollah, c’est un réseau de résistance à l’occupation militaire israélienne qui s’est formé au sein du mouvement social de Moussa Sadr, l’imam des pauvres. La seule comparaison contemporaine possible est avec les guérillas issues de la théologie de la libération en Amérique latine. Quand le père jésuite Camillo Torres dirigeait l’Armée nationale de libération en Colombie, il n’avait pas d’agenda caché pour instaurer une dictature religieuse. Il voulait simplement libérer son pays de l’impérialisme états-unien et des injustices sociales qu’il génère. Ce type d’accusation est un classique de la propagande: pendant des années, les médias occidentaux nous ont expliqué que Nelson Mandela voulait massacrer les Blancs et imposer une dictature communiste en Afrique du Sud. Aujourd’hui, les mêmes journaux célèbrent avec emphase son 90e anniversaire tandis que le président Bush s’est juste avisé, il y a quelques semaines, de le retirer de la liste des « terroristes » recherchés par les États-Unis.
ReOpen911 : Il est regrettable que le remarquable travail d’investigation et d’analyse géopolitique qui est le vôtre soit trop souvent discrédité jusque dans les milieux de gauche ou d’extrême gauche, pourtant au moins aussi anti-impérialistes que vous. Les sujets que vous abordez bouleversent tant les consensus habituels et vous déclenchez tant de polémiques qu’il devient difficile de discerner le vrai du faux concernant les bruits qui circulent sur vos sources d’information. Dans leur livre L’Effroyable Mensonge, Guillaume Dasquié et Jean Guisnel supposent que l’une de vos sources d’information sur le 11-Septembre serait Lyndon Larouche (par l’intermédiaire de Jacques Cheminade), qu’ils accusent d’appartenir à l’extrême droite. Larouche vous a-t-il réellement donné des informations sur le sujet ? Que pensez-vous de cette accusation fréquemment portée à son encontre d’appartenir à l’extrême droite ?
Thierry Meyssan : Nous revenons au processus de la diabolisation. Vous vous interdisez de penser quelque chose ou de discuter avec quelqu’un parce que vous craignez qu’il vous contamine. Vous vous interrogez sur l’origine de chaque idée avant de l’examiner. Vous enquêtez sur les relations de chaque personne à qui vous parlez pour vous assurer qu’elle n’est pas elle-même contaminée à son insu, comme le porteur sain d’une maladie. Finalement, votre paranoïa vous étouffe. Avant toute chose, désintoxiquez-vous, émancipez-vous.
Pour répondre à votre question, deux journalistes assurent dans un livre de commande que je serais un incapable et que L’Effroyable Imposture m’aurait été dicté par quelques individus, tous moins recommandables les uns que les autres. Parmi mes supposés mentors, ces journalistes imaginatifs citent le commissaire Hubert Marty-Vrayance que vous avez évoqué la dernière fois, puis Jacques Cheminade et Lyndon LaRouche que je ne connaissais pas à l’époque. Quelque peu surpris par cette élucubration, Jacques Cheminade m’a contacté à la parution de cet ouvrage. Je n’ai donné suite à son invitation qu’une fois le procès en diffamation contre ces auteurs terminé, c’est-à-dire deux ans plus tard. J’ai découvert un économiste de gauche, cultivé et généreux, avec lequel j’ai pris l’habitude de partager des analyses. Par la suite, il m’a présenté Lyndon LaRouche avec lequel j’ai moins accroché. J’ai lu les livres et les principaux articles qui les présentent comme des militants d’extrême droite camouflés, particulièrement le pavé de Dennis King, et j’ai pris le temps de vérifier les documents cités. C’est simplement idiot.
Personne ne m’a dicté ce que j’ai écrit, mais je n’ai pas pour autant le monopole de la lucidité. Bien d’autres personnes que moi ont compris dès le début que George W. Bush mentait à propos du 11-Septembre. Jacques Cheminade et Lyndon LaRouche sont de ceux-là, tout autant qu’Andreas von Bülow et bien d’autres.
ReOpen911 : Au cours de notre précédente interview, vous avez encore déclaré que « vous condamniez l’antisémitisme et le sionisme ». Si pour l’antisémitisme les choses sont claires, pour le sionisme, elles semblent l’être moins. Ce mot employé souvent par des gens qui n’en connaissent pas le sens exact ni la portée politique, fait référence l’ensemble des tendances et sensibilités politiques de la communauté juive, laïque ou religieuse qui à partir de la fin du XIXe siècle ont milité pour la création d’un État juif.
Après la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, les conditions issues du choc psychologique de cet effroyable événement ont poussé la « communauté » internationale et les Anglais, sous la pression des sionistes, à la création de l’État d’Israël en 1948. Le sionisme par là même aboutissait dans son combat. La formidable injustice faite au peuple palestinien à cette occasion a produit ce qui était prévisible sinon calculé : 60 ans de guerre et de haine, des milliers de morts. Aujourd’hui lorsque vous déclarez condamner le sionisme, devons-nous comprendre que vous appelez, à la déconstruction de ce que la communauté juive, laïque ou religieuse, d’extrême gauche à l’extrême droite, rassemblée par cette idée d’un État laïc pour le peuple juif a obtenu en 1948? Si la réponse est oui, pensez-vous que cet appel soit aujourd’hui une stratégie viable pour une paix durable? Ne pensez-vous pas qu’un partage équitable de Jérusalem et la création d’un État palestinien sur un territoire viable serait une voie plus réaliste, le respect d’un principe d’équité fondement d’une paix durable? Sinon qu’entendez-vous par « combattre le sionisme » ?
Thierry Meyssan : Premièrement, contrairement à ce que vous dites, et ainsi que je l’ai montré dans L’Effroyable Imposture 2, le sionisme n’est pas un mouvement nationaliste juif qui se serait développé au XIXe siècle en réaction à l’antisémitisme européen et aurait reçu l’appui de la communauté internationale après le massacre des juifs d’Europe par les nazis, comme on le prétend communément. La création de l’État d’Israël pour y regrouper les juifs dispersés est un projet des puritains anglo-saxons (appelés plus tard les «non-conformistes» et aujourd’hui les «évangéliques») depuis le XVIIe siècle. Ce projet a été inscrit par les Britanniques à l’ordre du jour de la conférence diplomatique de Berlin en 1878, contre l’avis des communautés juives d’Europe qui y étaient alors fermement opposées. C’est effectivement à partir de Theodor Herzl et de Zeev Jabotinsky que des juifs européens s’y sont progressivement ralliés. La Déclaration Balfour annonçant la création du «foyer national juif» en Palestine a été rédigée par le Royaume-Uni pour faciliter l’entrée des États-Unis dans la première guerre mondiale. Le président Wilson a alors confirmé que la création de l’État Israël (et de l’Arménie, mais c’est une autre histoire) étaient un des 14 objectifs de guerre des États-Unis. Si vous avez le moindre doute sur ces faits, je vous renvoie à mon livre où j’ai donné les références exactes de ces documents.
Cette mise au point est indispensable car on ne peut pas comprendre les relations actuelles de Washington et de Tel-Aviv et certains aspects de la politique internationale post-11-Septembre si l’on ne connaît pas la genèse réelle du sionisme.
Deuxièmement, à mes yeux, le problème actuel ne réside pas dans l’existence de l’État d’Israël, qui est
> devenu un sujet de droit international, mais dans la nature du régime politique en vigueur dans cet État. En 1947, la faction juive du mouvement sioniste était composée de nombreux groupes, inspirés par des idéologies diverses et antagonistes, mais en définitive, avec le temps, c’est la conception de la faction chrétienne du mouvement sioniste qui a façonné le régime politique de Tel-Aviv, comme elle avait façonné par le passé celui de Pretoria. Là encore, je vous renvoie à L’Effroyable Imposture 2, si vous ignorez l’histoire commune de l’apartheid sud-africain et de l’apartheid israélien.
Lorsque je vous ai dit, en tant qu’humaniste, combattre le sionisme, j’ai affirmé mon opposition résolue au système d’apartheid, rien d’autre. J’ai lu sur le forum de Reopen911 que l’un d’entre vous avait compris que je voulais éradiquer la population israélienne. C’est très insultant. Malheureusement, cela reflète le conditionnement auquel nous soumettent les grands médias. À les entendre, il n’y aurait que deux options : se résigner aux crimes de l’armée israélienne ou préconiser des crimes plus vastes encore ; il n’y aurait aucune possibilité de paix juste et durable. Ne vous laissez pas enfermer dans ces âneries.
Je reviens à mon propos. En l’état actuel des choses (et non pas au regard de la situation de 1947), je considère que la création d’un ou de deux États palestiniens à Gaza et en Cisjordanie privés des attributs de la souveraineté ne serait qu’une fiction, identique à celle des bantoustans d’Afrique du Sud, visant à la consolidation du régime d’apartheid. Je milite pour la reconnaissance de la citoyenneté israélienne des apatrides palestiniens, où qu’ils se trouvent, et la réforme du régime politique israélien sur la base «un homme, une voix». C’est de cette manière que le problème sud-africain a été résolu et c’est ainsi qu’une paix juste et durable peut s’installer au Proche-Orient.
ReOpen911 : Nous n’allons pas nous appesantir sur cette pratique qui tend à accuser (ou à laisser planer la suspicion) d’antisémitisme, puisque vous avez déjà répondu sur ce sujet. Cependant, vous voyagez beaucoup, partout dans le monde, et donc d’après votre expérience personnelle, est-ce là une pratique généralisée ou peut-on parler de spécificité française ?
Thierry Meyssan : Partout en Occident, le souvenir des crimes du passé nourrit une crainte de voir resurgir l’antisémitisme. Mais il n’y a qu’en France et dans les pays anglo-saxons que cette inquiétude légitime ait été instrumentée pour discréditer les dissidents politiques. Vous voulez interdire d’antenne un humoriste qui vous critique ou virer un dessinateur de votre journal? Dites qu’ils ont la rage ou accusez-les d’antisémitisme.
ReOpen911 : L’Effroyable Imposture ayant été un succès planétaire, il vous a été reproché de vous être «enrichi sur la crédulité des gens». Certes, nul n’a accusé M. Bernard Henri-Lévy de s’être enrichi grâce à son «romanquête» sur le journaliste Daniel Pearl, mais il était déjà richissime et extraordinairement influent. Peut-on savoir les bénéfices que vous avez personnellement tirés de la vente de ce best-seller ?
Thierry Meyssan : Comme je vous l’ai dit la dernière fois, mon éditeur français de l’époque, [Carnot], a été sollicité par des responsables états-uniens. Il a créé une filiale aux USA et y a transféré tous mes droits d’auteur sur l’édition française et les éditions étrangères dont il avait la charge. Puis, il a déposé son bilan en France et s’est enfui avec l’argent que j’avais gagné. Je n’ai donc jamais eu l’occasion de m’enrichir. Au demeurant, il faut être bien naïf pour croire que l’on puisse faire de l’argent en combattant l’empire états-unien.
J’ai néanmoins perçu quelques royalties avant sa faillite. Une fois payés les frais d’avocat, j’ai consacré la quasi-totalité de cet argent au Réseau Voltaire. Je vis de mon activité de journaliste dans des revues étrangères. Je n’ai ni propriété immobilière, ni voiture.
ReOpen911 : De même, qui finance le Réseau Voltaire ? Quel est son budget ? Le nombre d’employés ? Les méthodes de travail ?
Thierry Meyssan : Le Réseau Voltaire est exclusivement financé par ses lecteurs. Nous avons mis en place un système de dons en ligne qui offre des conditions maximales d’anonymat. Je me suis donc mis dans l’incapacité d’identifier les donateurs et je n’ai aucun moyen de les contacter pour les remercier. Nous touchons également une commission sur les livres vendus en ligne, bien qu’il s’agisse là plutôt d’un service aux lecteurs que d’une source de financement. Mais les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Au cours des derniers mois, nous avons racheté du matériel. Dans la période actuelle, nos ressources financières sont insuffisantes et, outre les frais de documentation, sont entièrement absorbées par la maintenance technique des 12 sites Internet que nous éditons. Vous devez avoir en tête que des sites de cette taille coûtent cher.
Par le passé, nous avons eu des journalistes salariés. C’était malsain. On ne peut pas être salarié d’un réseau de résistance, fût-elle intellectuelle. Aujourd’hui, tous nos rédacteurs sont bénévoles.
Pour nous développer, nous devrions avoir des équipes de traducteurs permanents et un secrétariat pour la mise en ligne. Nous devons donc trouver d’autres sources d’argent. Nous voudrions mettre de la publicité sur Voltairenet.org, mais les annonceurs hésitent à mêler leur image à la nôtre. Évidemment pour une société qui a des intérêts aux États-Unis, c’est une mauvaise idée, mais pour ceux qui veulent percer sur les marchés arabes ou sud-américains, ce peut être au contraire très intéressant.
Nos méthodes de travail n’ont rien d’original, sinon que notre rédaction est éclatée dans plusieurs pays et que nous devons donc travailler avec des outils Internet adaptés. Ce qui est original, c’est le choix de nos sources et notre indépendance de pensée.
Après une année difficile, nous avons décidé de nous regrouper au Liban où plusieurs d’entre nous viennent de s’installer. Nous nous sommes placés au service de la Résistance et entendons poursuivre notre travail d’analyse et de prospective en étroit contact avec l’ensemble des formations anti-impérialistes, au Proche-Orient et partout ailleurs dans le monde.
ReOpen911 : À la suite de la publication de L’Effroyable Imposture, de votre point de vue, comment s’est mise en place la campagne de discrédit contre vous (et accessoirement votre présentation des faits) alors qu’au départ l’accueil semble avoir été plutôt neutre, voire assez bienveillant comme chez M. Thierry Ardisson (qui d’ailleurs par la suite invita M. Eric Laurent)?
Thierry Meyssan : Dès sa parution, ce livre a été chroniqué à l’étranger de manière très positive, puis en France avec bienveillance. La campagne de dénigrement a été lancée simultanément par trois médias : la Radio télévision belge, Le Monde et Libération. Seuls les journalistes du Monde avaient lu l’ouvrage, ceux de la RTBF et de Libération n’avaient aucune idée de son contenu. Les autres ont embrayé en quelques jours.
L’identité et la simultanéité des arguments, alors même qu’ils n’ont aucun fondement, attestent que ces critiques ont été coordonnées. Selon le témoignage d’amis journalistes qui ont assisté à la préparation de ces papiers, une personnalité est intervenue auprès des rédactions de plusieurs médias en ce sens. Les autres ont suivi de manière grégaire. Cette personnalité est aujourd’hui un des proches collaborateurs du président Sarkozy.
On a oublié quels étaient les arguments principaux de cette campagne. Il y avait, nous venons d’en parler, l’accusation d’antisémitisme, et celle d’anti-américanisme, mais il y avait surtout des critiques sur mes sources d’information. On me reprochait d’avoir travaillé en équipe, de ne pas m’être déplacé personnellement sur le site du World Trade Center et sur celui du Pentagone et d’avoir sollicité mes collaborateurs aux États-Unis et dans d’autres pays. On me demandait qui j’étais pour avoir une telle équipe. Surtout, on me reprochait de donner en bas de page les URL des documents cités. En 2002, tous les documents officiels US étaient disponibles sur Internet, mais en France le Journal officiel n’existait encore qu’en version papier. Mes confrères ne savaient pas comment utiliser ce média et n’étaient pas capables de faire la différence entre une déclaration du président des États-Unis publiée sur le site de la Maison-Blanche et les délires d’un illuminé sur son blog. Pour eux, tout ça, c’était du pareil au même et ce n’était pas fiable. J’utilisais un outil étrange et cela leur paraissait déloyal.
ReOpen911 : À l’issue de cette campagne, vous avez décidé de changer de stratégie et d’aller à la rencontre des pays arabes?
Thierry Meyssan : Non, au début ce n’était pas un choix. L’occasion s’est présentée. Au cours de cette campagne, j’ai été invité au centre Zayed, qui était à l’époque le think tank de la Ligue arabe à Abou Dhabi, puis j’ai été l’invité de la principale émission politique d’al-Jazeera. J’ai convaincu et cela m’a ouvert bien des portes.
Ne croyez pas que c’était facile. Si le public arabe était heureux d’entendre dire que des musulmans n’étaient pas responsables des morts du 11-Septembre, il protestait lorsque j’expliquais qu’Oussama ben Laden était un agent de la CIA chargé de provoquer le choc des civilisations. J’ai multiplié les débats publics avec des ambassadeurs, des généraux et des ministres. Je devais argumenter face à des contradicteurs autrement mieux informés sur ces sujets que les journalistes européens.
Cheikh Zayed, le président des Émirats arabes unis, a fait traduire mon livre. Il l’a imprimé et en a envoyé 5000 exemplaires dédicacés aux principales personnalités universitaires et politiques arabes. J’ai mobilisé la Ligue arabe pour qu’elle propose à l’Assemblée générale de l’ONU de constituer une commission d’enquête internationale sur le 11-Septembre. Les États-Unis m’ont alors déclaré persona non grata, ils ont menacé les États membres de la Ligue arabe jusqu’à ce qu’ils renoncent au projet, et ils ont contraint le Centre Zayed à fermer et à licencier ses 140 chercheurs.
Ce que j’ai entrepris là est d’autant plus considérable que je l’ai fait seul. Je n’ai jamais exercé de fonctions officielles et je n’ai jamais été adossé à une institution. Je n’avais d’autre arme que la force de mes idées.
ReOpen911 : Parlons de la Russie. Pourquoi être allé «pactiser» avec la Russie de Poutine, où la liberté d’expression est très contrôlée (on pense par exemple à la mort de la journaliste Anna Politkovskaïa), la stratégie des opérations menées «sous faux pavillon» tout aussi connue (attaques «terroristes» tchétchènes de 1999, voire l’empoisonnement de M. Alexandre Litvinenko) et les intentions impérialistes tout aussi fortes que celles des États-Unis ? Quelles étaient alors vos intentions ? Quel est le niveau de connaissance des élites russes sur le sujet du terrorisme fabriqué ?
Thierry Meyssan : Si vous examinez un jour les trois faits que vous me citez avec autant de précision que la version bushienne du 11-Septembre, vous découvrirez que vous vivez dans un monde de propagande et que la version que vous en avez est tout aussi fausse. Vous me dites que la liberté d’expression est très contrôlée en Russie. C’est vrai, mais c’est relatif. Elle l’est beaucoup moins qu’en France. Il est plus facile de critiquer Vladimir Poutine et Dmitry Medvedev dans les journaux russes que Nicolas Sarkozy dans la presse française.
Précisément, je me suis rendu compte que la presse française n’est pas libre. Ses journalistes s’interdisent de penser hors du conformisme ambiant. J’ai constaté le fantastique écho de mes travaux dans le monde arabe et je me suis décidé à mobiliser l’opinion publique internationale. J’ai donc pris l’initiative de poursuivre par la Russie. J’y conserve des contacts à haut niveau et j’écris régulièrement dans le principal hebdo politique et le mensuel féminin le plus diffusé.
Contrairement à votre préjugé, je ne pense pas que l’on puisse comparer la volonté de puissance des États-Unis à celle de la Russie. Washington prétend contrôler le monde global, Moscou ambitionne de restaurer son influence dans sa sphère linguistique et historique traditionnelle. Vous ne trouverez pas en Russie de projet comparable à celui du PNAC que vous avez traduit. Il faut l’admettre : les États-Unis veulent nous dominer, tandis que la Russie veut être notre partenaire. Les Slaves ne sont pas nos ennemis, ce sont nos frères. Ils sont beaucoup plus proches culturellement de nous que les États-uniens. Voltaire a vécu à la cour de Catherine II de Russie où le français était la langue officielle.
Il y a quelques jours, les États-Unis et Israël ont poussé la Géorgie à tuer les Russes d’Ossétie. Moscou a répliqué par une vaste opération militaire que la presse occidentale présente comme disproportionnée. En réalité, la Russie vient de sauver la paix mondiale, car si elle n’avait pas immédiatement stoppé l’agression, Washington et Tel-Aviv en auraient conclu qu’ils pouvaient se lancer dans la guerre qu’ils ambitionnent: la conquête de l’Iran, qu’ils ont préparée en occupant l’Afghanistan et l’Irak.
Les élites russes sont parfaitement conscientes de la réalité du 11-Septembre. Je vous renvoie à la préface du général Leonid Ivashov de la réédition française de L’Effroyable Imposture et du Pentagate. Jusqu’à présent, les élites russes ne voulaient pas en faire un sujet de polémique. Cela change: ne manquez pas la soirée que la première chaîne de télévision russe y consacrera le 9 septembre.
ReOpen911 : Même question avec une personne et un pays encore plus controversés: M. Mahmoud Ahmadinejad et l’Iran.
Thierry Meyssan : J’ai rencontré les principaux dirigeants iraniens des dernières années, mais pas le président Ahmadinejad et n’ai jamais demandé à le rencontrer. Ceux qui ont lu L’Effroyable Imposture 2 savent que je déplore sa stratégie : je pense qu’il devrait s’efforcer de faire baisser la tension dans cette région du monde au lieu de multiplier les provocations rhétoriques.
Au demeurant, la réalité de l’Iran n’a aucun rapport avec ce qu’en disent les médias occidentaux. On peut présenter la Révolution iranienne de manière négative tout autant que la Révolution russe ou la Révolution française. Mais ces événements ont émancipé des millions de gens à plus d’un titre.
Je vous choque et vous pensez que j’ignore la condition des femmes, des homosexuels ou des baha’is ? Pas du tout. Je vois le chemin qui a été accompli depuis le renversement de la dictature du Shah et l’expulsion des puissances coloniales. Contrairement à ce que prétend la propagande occidentale, les problèmes dont nous parlons ne sont pas dus à la Révolution islamique, ils sont bien antérieurs. La Révolution a réussi de grandes avancées sociales, auxquelles certains pays européens ne sont toujours pas parvenus, de la formation universitaire des femmes au remboursement de l’IVG.
J’ai autorisé les autorités iraniennes à publier mes livres en farsi sans droits d’auteur, à titre de contribution personnelle à la Révolution. Je participe presque chaque semaine à des émissions de radios ou de télévisions iraniennes, et je ne manque jamais une occasion de rappeler au public iranien l’intolérance et la violence qui persistent au sein de la société iranienne.
ReOpen911 : Comment s’est passé votre rencontre avec le Président du Venezuela, M. Hugo Chávez ?
Thierry Meyssan : Le Réseau Voltaire a agrégé de nombreux médias non alignés, particulièrement en Amérique latine. Les pages en espagnol de Voltairenet.org sont les plus lues et notre site est devenu la principale source indépendante en langue espagnole, si je mets de côté Rebelión qui est un portail et non une agence.
La plupart de nos responsables en Amérique latine ont des contacts fréquents avec le président Chávez, je ne l’ai rencontré pour ma part que brièvement, même s’il m’a fait l’honneur de me citer largement.
Vous semblez moins gênés par mes amitiés vénézuéliennes que russes ou iraniennes. Pourtant, Hugo Chávez aussi a été présenté dans la presse occidentale comme un dictateur antisémite et il a rapproché son pays à la fois de la Russie et de l’Iran. Il est vrai que, vu sa popularité dans toute l’Amérique latine, les accusations à son encontre n’ont pas marché.
ReOpen911 : Revenons en France, le gouvernement Sarkozy bénéficie de l’expertise de nos services de renseignement. Leur hiérarchie et leur organisation ont immédiatement subi de grands changements au lendemain des élections. La perception française des attentats du 11-Septembre (en assumant que le tandem Chirac/Villepin avait compris) a-t-elle évolué au sein de ces services et du cabinet Sarkozy et dans quel sens selon vous ? En clair, quel est votre avis, personnel, sur le niveau de connaissance du gouvernement Sarkozy au sujet de ce qui s’est réellement passé le 11-Septembre 2001 ?
Thierry Meyssan : Je ne pense pas que M. Sarkozy s’intéresse à savoir ce qui s’est réellement passe le 11-Septembre.
J’observe par contre qu’il écarte systématiquement tous ceux qui ont un avis dérangeant sur le sujet. Il a procédé à une véritable épuration au sein des services secrets extérieurs, des instituts de défense et de l’audiovisuel extérieur de tous ceux qui s’interrogeaient à voix haute sur le sens de l’opération de l’OTAN en Afghanistan et sur l’authenticité des liens supposés entre le 11-Septembre et ce pays. Il s’agissait de fonctionnaires qui se gardaient bien de professer des opinions dissidentes, mais qui avaient le tort de poser des questions légitimes.
Le président Sarkozy vient d’envoyer à la mort 10 jeunes soldats français en Afghanistan. Il justifie cela en reprenant à son compte le discours des néoconservateurs sur le 11-Septembre et la guerre au terrorisme. Ses arguments n’ont pas convaincu les militaires engagés dans cette opération, d’autant que ceux-ci voient très bien qu’ils ne luttent pas contre des «terroristes internationaux», mais contre une insurrection nationale. Le voilà donc qui se lance lui aussi dans le mensonge, allant jusqu’à reprendre le mythe (lancé par Laura Bush) des jeunes filles dont les «talibans» arracheraient les ongles parce qu’elles les ont vernis. Ce genre d’intox peut convaincre une opinion publique sous-informée aux États-Unis ou en France, mais pas les militaires en mission qui sont sur place. Au contraire, le recours si visible à la propagande ne peut que souligner à leurs yeux la mauvaise foi du président Sarkozy.
ReOpen911 : Qu’en est-il de l’élite diplomatique, journalistique et politique française ? Est-elle aussi désinformée que les citoyens français ?
Thierry Meyssan : Les élites ont les moyens de savoir si elles le veulent. Mais la plupart ne veulent rien savoir du tout. Elles préfèrent s’en tenir au confort du statu quo.
ReOpen911 : À votre avis, le mouvement pour la véritéur le 11-Septembre (9/11 Truth Movement) est-il suivi par différents services de renseignement dans le monde, et est-il considéré comme une véritable menace ou simplement comme marginal et minoritaire ?
Thierry Meyssan : Ce mouvement n’a rien de marginal. Il porte sur un point essentiel qui est un révélateur de tout un système. Comprendre le 11-Septembre, c’est retrouver l’esprit critique et découvrir que nous vivons dans un monde de mensonges. C’est par voie de conséquence remettre en cause tous les dogmes de notre époque, y compris les préjugés que vous avez cités à propos de la Russie ou de l’Iran. C’est aussi remettre en cause le bien-fondé de tout ce qu’a permis le 11-Septembre : les guerres en Afghanistan et en Irak, les loi anti-terroristes, les enlèvements de la CIA, la torture, etc.
Bien sûr que le mouvement pour la vérité est suivi par les services de renseignement de nombreux États. Comprendre le 11-Septembre, c’est redevenir un esprit libre. Cela a de quoi inquiéter les partisans de l’empire et conforter ceux qui lui résistent.
Entretien réalisé le 30 août 2008.
Première publication sur le site de Reopen911, le 1er septembre 2008.
Entretien avec Thierry Meyssan (seconde partie)
L’entretien réalisé par ReOpen911 avec Thierry Meyssan a suscité bien des critiques sur le forum de cette association. Sans remettre en cause les propos du président du Réseau Voltaire, certains lecteurs s’interrogeaient sur sa crédibilité au regard des révélations des grands médias sur ses fréquentations. Une seconde session de questions-réponses a donc été organisée au cours de laquelle les membres de ReOpen911 ont pu vider leur sac et Thierry Meyssan leur répondre avec la même franchise. Suite et fin de ce dialogue décapant.
3 septembre 2008
Depuis Beyrouth (Liban)
ReOpen911 : M. Meyssan, vous terminiez notre précédent entretien par ces mots : «Je vous invite à renouveler [ce type d’]échange si vous continuez à vous interroger sur les prises de position que m’attribuent les médias. Je serais heureux de les préciser, de les expliquer et de lever de possibles malentendus.» Bien que ReOpen911 n’ait nullement pour vocation de devenir votre tribune, il nous apparaît effectivement essentiel de le faire tant les malentendus sont nombreux, d’autant plus que ReOpen911 y a été associée! Pour commencer, et lever toute «ambiguïté» à ce sujet, quelles sont vos relations avec l’extrême droite, ses idées, le Front National et plus précisément avec son nouveau conseiller culturel, M. Alain Soral que vous avez rencontré à plusieurs reprises ?
Thierry Meyssan : Je ne m’attendais pas à ce que vous saisissiez la balle au bond et que vous demandiez un nouvel entretien dans un si bref délai. En revanche, je ne doutais pas que vous souhaiteriez une clarification de mes positions politiques, vu les âneries que l’on véhicule à mon sujet.
Cette clarification exige que votre question elle-même soit claire. Or, vous placez au même plan un homme, un parti, un courant politique et une idéologie. Je me réclame de la pensée des Lumières et du radicalisme. À ce titre, je veux développer le débat démocratique, y défendre mes idées et en réfuter d’autres. Précisément, le débat démocratique ne se développe que lorsque l’on accepte de se confronter aux gens dont on ne partage pas les idées.
J’ai toujours activement combattu les idéologies d’exclusion, que ce soit le racisme ou l’antisémitisme, l’apartheid ou le sionisme, etc. Ceci m’a conduit à publier de nombreux articles polémiques et à participer à quantité d’émissions de radio et de télévision où je me suis notamment opposé à des représentants du Front National.
Jusqu’à la guerre du Kosovo, l’action du Réseau Voltaire en général et la mienne en particulier ont été unanimement reconnues à gauche au point que les principaux partis politiques, syndicats, associations et loges maçonniques de gauche m’ont confié à plusieurs reprises l’animation du Comité national de vigilance contre l’extrême droite.
Pour mener à bien ce combat idéologique, j’ai mis en place au sein du Réseau Voltaire un observatoire des extrêmes droites. Nous avons analysé en détail la plupart de leurs discours et de leurs publications et nous avons élaboré des argumentaires pour leur répondre. Pour compléter nos analyses, j’ai interviewé de nombreux leaders d’extrême droite. Je me suis efforcé de comprendre leur point de vue et d’apprécier leurs qualités humaines. Cela n’a jamais modifié en quoi que ce soit mes convictions, mais m’a conduit à changer mon regard sur eux.
Alors que certains médias et organisations faisaient campagne pour l’interdiction du Front National, j’ai au contraire milité pour une réforme du mode de scrutin qui lui permette de représenter ses électeurs à l’Assemblée nationale. Alors que certains s’efforçaient de diaboliser ce parti, j’ai milité pour que l’on prenne en considération les préoccupations de ses électeurs et qu’on y apporte des réponses conformes à nos valeurs. J’insiste sur ce point : une analyse précise du discours de Jean-Marie Le Pen m’a convaincu que son succès électoral n’avait rien à voir avec une épidémie de racisme, mais avec la détresse de ceux de nos concitoyens qui ont été les victimes de la colonisation et de la décolonisation, qui se sont sentis manipulés, puis abandonnés par l’État. A contrario, la diabolisation dont Jean-Marie Le Pen et ses électeurs ont fait l’objet prolonge la lâcheté d’une classe dirigeante incapable d’assumer ses erreurs historiques.
Simultanément, j’ai considéré que nous devion réprimer les groupes paramilitaires qui s’étaient formés à l’intérieur et autour du Front National. Comme vous le savez peut-être, cette initiative a débouché sur la création d’une commission d’enquête parlementaire, la mise à jour de comportement illégaux, et en définitive l’éclatement du Front National entre lepénistes e mégrétistes. Cette démarche a été soutenue par mon parti, le PRG, mais perçue avec inquiétude par d’autres formations politiques.
Je regrette de ne pas avoir pu continuer cette lutte et d’avoir cédé devant des partis politiques qui trouvent un intérêt électoral à diaboliser le Front National pour affaiblir la droite. Ce faisant, non seulement ils laissent certaines idées se répandre faute de les avoir réfutées, mais surtout ils développent eux-mêmes l’intolérance qu’ils prétendent combattre. En définitive, je pense que les médias et les organisations qui ont manifesté pour l’interdiction du Front National représentent un danger pour la démocratie et j’observe que le Front National, lui, n’a pas inscrit dans son programme l’interdiction de partis politiques. Enfin, j’estime que si le Front National, ses électeurs et ses militants, étaient traités normalement, ils se sépareraient de certains éléments fanatiques et apporteraient une contribution légitime au débat parlementaire. Je ne vois pas comment on peut concevoir la démocratie si l’on ne comprend pas cette position voltairienne.
Concernant, Alain Soral, j’ai fait sa connaissance à l’été 2006 lors d’un voyage de soutien au peuple libanais. Il n’avait pas encore rejoint le Front National et était étiqueté communiste. Il se montrait provoquant et la sympathie entre nous n’a pas été immédiate. Pourtant, j’ai vite apprécié son indépendance d’esprit et son courage. Nous avons traversé ensemble un pays en ruines, vécu des moments tendus dans lesquels chacun révèle le fond de lui-même, et nous sommes restés amis.
ReOpen911 : À l’identique, on vous reproche également vos relations avec Dieudonné. Votre voyage au Liban en sa compagnie (et celle de M. Soral) en été 2006, c’est-à-dire juste après l’intervention militaire de l’armée israélienne contre le Hezbollah. Cette compagnie, plus que le but de la visite même qui a été quasiment éclipsé, a étonné beaucoup de nos compatriotes, et a renforcé le sentiment chez certains que vous aviez rejoint le FN. Cette lecture simpliste des choses a par ailleurs été renforcée par des articles mensongers (on se souvient d’un article paru dans Libération auquel vous aviez répondu sur le Réseau Voltaire) qui annonçaient votre ralliement au FN. Apparemment, vous n’êtes pas conscient du «malaise» (en fait, plutôt de la haine) que suscitent ces liens ? Ou alors cela vous est égal. Mais ne croyez-vous pas qu’il est important d’être entendu pour être compris ?
Thierry Meyssan : J’ai croisé Dieudonné dans les années 1980, lorsque les partis de gauche fuyaient devant le Front National et qu’il s’est présenté à Dreux contre Marie-France Stirbois. Je l’ai revu après les attentats du 11-Septembre lorsqu’il a ridiculisé à la fois le discours sur ben Laden et celui de ben Laden. Après l’avoir ainsi vu se positionner contre le racisme et contre l’impérialisme, je l’ai vu s’opposer au sionisme. En 2005, je l’ai invité à la conférence Axis for Peace. Et c’est logiquement qu’à l’été 2006 j’ai envisagé avec lui d’organiser un voyage de leaders d’opinion au Liban pour y témoigner de ce qui s’y passait. En définitive, les personnalités qui s’étaient portées volontaires ont renoncé les unes après les autres à se rendre dans un pays en guerre. Lorsque le voyage a eu lieu, nous n’étions qu’un petit groupe et les hostilités venaient d’être interrompues.
Dieudonné n’est pas un politicien professionnel. C’est un bouffon qui se moque de nos incohérences et nous renvoie une image ridicule de nous-mêmes. Apparemment tout le monde n’a pas le sens de l’humour et n’accepte pas d’être remis en question par un saltimbanque. Il a fait à son tour l’objet d’une campagne de haine car le rire qu’il provoque met à mal l’hypocrisie et la langue de bois. Où qu’il se trouve, ses propos sont enregistrés et décortiqués. On leur attribue un sens répugnant en les sortant de leur contexte. Tout cela est bien loin de la démocratie.
Il m’a invité à son spectacle au Zénith. Je me suis trouvé assis au carré VIP parmi des personnalités de tous bords. Libération — qui avait publié 25 articles pour me descendre à la publication de L’Effroyable Imposture — a inventé de nouvelles âneries à cette occasion. Ce quotidien a prétendu à ses lecteurs que j’avais rejoint le Front National car j’avais serré la main d’un de ses députés européens ; le frontisme se transmettant probablement par simple contact cutané. Il s’agissait de Bruno Gollnisch que je croisais souvent par le passé au Parlement à Strasbourg ou à Bruxelles et que je respecte à la fois comme homme et comme élu du Peuple. Pour les fanatiques, la courtoisie est un crime, pour les démocrates c’est une vertu.
ReOpen911 : Permettez-nous d’insister, mais lorsque vous avez mené votre enquête au Liban, après les bombardements israéliens, pour écrire L’Effroyable Imposture 2, vous y êtes allés avec MM. Alain Soral et Dieudonné. À la fin de l’interview à la télévision syrienne que vous avez donnée en leur compagnie à cette occasion, Dieudonné a parlé de la présence de M. Le Pen au second tour des élections présidentielles comme d’une émancipation politique du peuple français. Il a par la suite demandé à Jean-Marie Le Pen d’être parrain au baptême de sa fille, ce que M. Le Pen a accepté. Et l’engagement de Soral au Front National est connu. Or les thèses remettant en cause la version officielle des attentats du 11/9 sont considérées par beaucoup à gauche comme étant celles de l’extrême droite antisémite. Vous devez donc être conscient du discrédit que votre apparition à la télévision syrienne jette sur votre personne et, par voie de conséquence, sur la remise en cause de la version officielle des attentats du 11/9 dans la gauche française. Pourquoi avoir néanmoins accepté cette compagnie au Liban et ensuite à la télévision syrienne ?
Thierry Meyssan : Permettez-moi également d’insister. Dans la vie, les mots et les actes des gens se contredisent souvent. Les actes sont plus importants que les mots. J’aurais aimé que beaucoup de leaders d’opinion nous accompagnent au Liban pour témoigner des crimes de l’armée israélienne. Ils ont eu peur et ne sont pas venus. Plus que des bombes, ils ont eu peur pour leur carrière, car l’agresseur c’était Israël. Dieudonné et Alain Soral étaient là, et c’est tout à leur honneur.
Il n’y avait alors que deux moyens d’entrer au Liban, soit par un vol civil britannique placé sous contrôle militaire de l’occupant israélien, soit par voie terrestre depuis la Syrie. Nous avons choisi cette seconde solution. À notre retour, la télévision syrienne a recueilli nos impressions, chacun s’exprimant comme témoin, à titre personnel. Je n’avais aucune raison de refuser de participer à cette émission alors que nous étions venus précisément au Liban pour témoigner de ce qui s’y passait.
Par la suite, Alain Soral a rejoint le Front National et il a présenté Dieudonné à Jean-Marie Le Pen avec lequel il s’est lié d’amitié. C’est étonnant, mais ça n’a rien de criminel. Qu’est-ce qui vous choque ? Que Jean-Marie Le Pen ait accepté d’être le parrain d’un enfant noir ? Ou, plus simplement, que les gens qui partagent notre analyse du 11-Septembre ne soient pas nos amis, mais des adversaires idéologiques ? Moi aussi, cela me perturbe.
Lorsque j’ai publié L’Effroyable Imposture, je m’attendais à des réactions selon le clivage droite-gauche, parce que j’avais toujours vécu avec. Je me suis rendu compte qu’une autre ligne de partage apparaissait, que j’avais des amis et des adversaires dans tous les camps. Je pense que nous devons tous nous repositionner en fonction de la question principale, celle de la souveraineté des peuples face à l’impérialisme.
Je milite au PRG, le parti de Jean Moulin, l’homme qui coordonna la Résistance française face à l’invasion nazie. Je m’inspire de son exemple : il accepta de travailler avec tous ceux qui voulaient défendre la liberté, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Il n’exclua que les individus et les groupes qui avaient participé à la guerre d’Espagne aux côtés des phalangistes et fait couler le sang des républicains. De même, je suis prêt à travailler avec tout le monde, à l’exception de ceux qui ont participé activement aux agressions impérialistes et fait couler le sang. Je pense aux sarkozystes qui ont envoyé les troupes françaises participer à la colonisation anglo-saxonne de l’Afghanistan.
Je suis étonné que vous soyez choqués par mes relations avec Alain Soral et Dieudonné, et que vous ne voyez rien à redire lorsque la totalité de la classe politique française se presse à des mondanités autour d’Al Gore ou de Condoleezza Rice. Qu’est ce qui est grave: témoigner des crimes israéliens au Liban ou semer la mort et la désolation de la Yougoslavie à l’Afghanistan ?
ReOpen911 : Pour terminer avec ce fameux voyage au Liban à l’été 2006, il vous a aussi été reproché d’être trop proche de la chaîne de télévision al-Manar, interdite en France (vous expliquez très bien dans quelles conditions dans L’Effroyable imposture 2), et un sympathisant du Hezbollah de M. Nasrallah, mouvement considéré par les médias occidentaux mais aussi par l’administration états-unienne, comme une organisation terroriste. Nous n’allons pas vous demander si vous êtes vous-même un terroriste, mais pouvez-vous expliquer votre position à nos lecteurs ?
Thierry Meyssan : Je ne suis pas simplement proche d’al-Manar, je prépare actuellement des émissions et des documentaires pour elle. Cette chaîne se définit comme la voix de la Résistance dans une région en guerre. Elle est devenue la seconde, en termes d’audience, dans le monde arabe. Contrairement aux allégations souvent colportées, elle n’a pas été interdite en France pour antisémitisme ainsi que le réclamait le CRIF, mais pour trouble à l’ordre public. Ce qui est injuste, mais pas faux car al-Manar pose un problème qu’il ne faut pas minimiser. Transposer en France sans explications les images de guerre du Proche-Orient, c’est introduire la guerre chez nous. On peut craindre que des Français découvrant soudain une réalité d’une extrême violence réagissent eux-mêmes d’une manière violente contre ceux qui en sont responsables et qui l’ont cachée. La solution n’est pas d’interdire al-Manar et de maintenir nos concitoyens dans l’ignorance, mais au contraire de les informer, y compris par le biais d’al-Manar, et d’ouvrir le débat démocratique. Le problème ce n’est pas al-Manar, mais le fait que la population française soit sous-informée sur le conflit au Proche-Orient, les médias ayant adopté la problématique sioniste et ne donnant la parole aux protagonistes que dans ce cadre biaisé.
Je vous ai dit que je ne connais pas d’autres limites à mes alliances que celles voulues en leur temps par Jean Moulin pour créer le Conseil national de la Résistance. Je me sens donc proche du Hezbollah en tant que principal réseau de résistance au Proche-Orient. Jadis, Charles De Gaulle et la Résistance française étaient considérés comme «terroristes» par les médias de la collaboration et par le Reich ; aujourd’hui, Hassan Nasrallah et la Résistance libanaise sont considérés comme tels par la presse occidentale et par l’empire états-unien. C’est dans l’ordre des choses. Vous n’avez pas de raison d’en être troublés.
J’éprouve beaucoup d’admiration pour Hassan Nasrallah, parce qu’il n’est pas simplement un grand résistant, mais parce qu’il a une vision claire du conflit et une pensée généreuse. Alors que beaucoup de Libanais se contenteraient de bouter l’occupant israélien hors du territoire et de régler divers problèmes bilatéraux, il ne se satisferait pas, lui, d’une paix qui laisserait des millions de non-Libanais dans le désespoir. De plus, il est conscient que la paix est impossible au Proche-Orient tant qu’y persistera l’apartheid, comme Nelson Mandela était conscient que la paix était impossible en Afrique australe tant que l’apartheid persisterait en Afrique du Sud.
Certains s’imaginent que, s’ils parviennent à libérer le Proche-Orient, Sayed Hassan Nasrallah et le Hezbollah imposeront une dictature religieuse. Ils pensent que je suis naïf et que je ne devrais pas m’acoquiner avec des fanatiques qui attendent sournoisement le moment pour écraser les mécréants comme moi. C’est prendre la propagande pour la réalité. La même propagande expliquait jusqu’à l’été 2006 que le Hezbollah était un groupuscule terroriste de moins de 500 combattants. Quand il a repoussé l’armée israélienne, il a fallu admettre que c’était une véritable armée soutenue par la majorité de la population, quelle que soit son appartenance ou sa non appartenance religieuse. Le Hezbollah, c’est un réseau de résistance à l’occupation militaire israélienne qui s’est formé au sein du mouvement social de Moussa Sadr, l’imam des pauvres. La seule comparaison contemporaine possible est avec les guérillas issues de la théologie de la libération en Amérique latine. Quand le père jésuite Camillo Torres dirigeait l’Armée nationale de libération en Colombie, il n’avait pas d’agenda caché pour instaurer une dictature religieuse. Il voulait simplement libérer son pays de l’impérialisme états-unien et des injustices sociales qu’il génère. Ce type d’accusation est un classique de la propagande: pendant des années, les médias occidentaux nous ont expliqué que Nelson Mandela voulait massacrer les Blancs et imposer une dictature communiste en Afrique du Sud. Aujourd’hui, les mêmes journaux célèbrent avec emphase son 90e anniversaire tandis que le président Bush s’est juste avisé, il y a quelques semaines, de le retirer de la liste des « terroristes » recherchés par les États-Unis.
ReOpen911 : Il est regrettable que le remarquable travail d’investigation et d’analyse géopolitique qui est le vôtre soit trop souvent discrédité jusque dans les milieux de gauche ou d’extrême gauche, pourtant au moins aussi anti-impérialistes que vous. Les sujets que vous abordez bouleversent tant les consensus habituels et vous déclenchez tant de polémiques qu’il devient difficile de discerner le vrai du faux concernant les bruits qui circulent sur vos sources d’information. Dans leur livre L’Effroyable Mensonge, Guillaume Dasquié et Jean Guisnel supposent que l’une de vos sources d’information sur le 11-Septembre serait Lyndon Larouche (par l’intermédiaire de Jacques Cheminade), qu’ils accusent d’appartenir à l’extrême droite. Larouche vous a-t-il réellement donné des informations sur le sujet ? Que pensez-vous de cette accusation fréquemment portée à son encontre d’appartenir à l’extrême droite ?
Thierry Meyssan : Nous revenons au processus de la diabolisation. Vous vous interdisez de penser quelque chose ou de discuter avec quelqu’un parce que vous craignez qu’il vous contamine. Vous vous interrogez sur l’origine de chaque idée avant de l’examiner. Vous enquêtez sur les relations de chaque personne à qui vous parlez pour vous assurer qu’elle n’est pas elle-même contaminée à son insu, comme le porteur sain d’une maladie. Finalement, votre paranoïa vous étouffe. Avant toute chose, désintoxiquez-vous, émancipez-vous.
Pour répondre à votre question, deux journalistes assurent dans un livre de commande que je serais un incapable et que L’Effroyable Imposture m’aurait été dicté par quelques individus, tous moins recommandables les uns que les autres. Parmi mes supposés mentors, ces journalistes imaginatifs citent le commissaire Hubert Marty-Vrayance que vous avez évoqué la dernière fois, puis Jacques Cheminade et Lyndon LaRouche que je ne connaissais pas à l’époque. Quelque peu surpris par cette élucubration, Jacques Cheminade m’a contacté à la parution de cet ouvrage. Je n’ai donné suite à son invitation qu’une fois le procès en diffamation contre ces auteurs terminé, c’est-à-dire deux ans plus tard. J’ai découvert un économiste de gauche, cultivé et généreux, avec lequel j’ai pris l’habitude de partager des analyses. Par la suite, il m’a présenté Lyndon LaRouche avec lequel j’ai moins accroché. J’ai lu les livres et les principaux articles qui les présentent comme des militants d’extrême droite camouflés, particulièrement le pavé de Dennis King, et j’ai pris le temps de vérifier les documents cités. C’est simplement idiot.
Personne ne m’a dicté ce que j’ai écrit, mais je n’ai pas pour autant le monopole de la lucidité. Bien d’autres personnes que moi ont compris dès le début que George W. Bush mentait à propos du 11-Septembre. Jacques Cheminade et Lyndon LaRouche sont de ceux-là, tout autant qu’Andreas von Bülow et bien d’autres.
ReOpen911 : Au cours de notre précédente interview, vous avez encore déclaré que « vous condamniez l’antisémitisme et le sionisme ». Si pour l’antisémitisme les choses sont claires, pour le sionisme, elles semblent l’être moins. Ce mot employé souvent par des gens qui n’en connaissent pas le sens exact ni la portée politique, fait référence l’ensemble des tendances et sensibilités politiques de la communauté juive, laïque ou religieuse qui à partir de la fin du XIXe siècle ont milité pour la création d’un État juif.
Après la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, les conditions issues du choc psychologique de cet effroyable événement ont poussé la « communauté » internationale et les Anglais, sous la pression des sionistes, à la création de l’État d’Israël en 1948. Le sionisme par là même aboutissait dans son combat. La formidable injustice faite au peuple palestinien à cette occasion a produit ce qui était prévisible sinon calculé : 60 ans de guerre et de haine, des milliers de morts. Aujourd’hui lorsque vous déclarez condamner le sionisme, devons-nous comprendre que vous appelez, à la déconstruction de ce que la communauté juive, laïque ou religieuse, d’extrême gauche à l’extrême droite, rassemblée par cette idée d’un État laïc pour le peuple juif a obtenu en 1948? Si la réponse est oui, pensez-vous que cet appel soit aujourd’hui une stratégie viable pour une paix durable? Ne pensez-vous pas qu’un partage équitable de Jérusalem et la création d’un État palestinien sur un territoire viable serait une voie plus réaliste, le respect d’un principe d’équité fondement d’une paix durable? Sinon qu’entendez-vous par « combattre le sionisme » ?
Thierry Meyssan : Premièrement, contrairement à ce que vous dites, et ainsi que je l’ai montré dans L’Effroyable Imposture 2, le sionisme n’est pas un mouvement nationaliste juif qui se serait développé au XIXe siècle en réaction à l’antisémitisme européen et aurait reçu l’appui de la communauté internationale après le massacre des juifs d’Europe par les nazis, comme on le prétend communément. La création de l’État d’Israël pour y regrouper les juifs dispersés est un projet des puritains anglo-saxons (appelés plus tard les «non-conformistes» et aujourd’hui les «évangéliques») depuis le XVIIe siècle. Ce projet a été inscrit par les Britanniques à l’ordre du jour de la conférence diplomatique de Berlin en 1878, contre l’avis des communautés juives d’Europe qui y étaient alors fermement opposées. C’est effectivement à partir de Theodor Herzl et de Zeev Jabotinsky que des juifs européens s’y sont progressivement ralliés. La Déclaration Balfour annonçant la création du «foyer national juif» en Palestine a été rédigée par le Royaume-Uni pour faciliter l’entrée des États-Unis dans la première guerre mondiale. Le président Wilson a alors confirmé que la création de l’État Israël (et de l’Arménie, mais c’est une autre histoire) étaient un des 14 objectifs de guerre des États-Unis. Si vous avez le moindre doute sur ces faits, je vous renvoie à mon livre où j’ai donné les références exactes de ces documents.
Cette mise au point est indispensable car on ne peut pas comprendre les relations actuelles de Washington et de Tel-Aviv et certains aspects de la politique internationale post-11-Septembre si l’on ne connaît pas la genèse réelle du sionisme.
Deuxièmement, à mes yeux, le problème actuel ne réside pas dans l’existence de l’État d’Israël, qui est
> devenu un sujet de droit international, mais dans la nature du régime politique en vigueur dans cet État. En 1947, la faction juive du mouvement sioniste était composée de nombreux groupes, inspirés par des idéologies diverses et antagonistes, mais en définitive, avec le temps, c’est la conception de la faction chrétienne du mouvement sioniste qui a façonné le régime politique de Tel-Aviv, comme elle avait façonné par le passé celui de Pretoria. Là encore, je vous renvoie à L’Effroyable Imposture 2, si vous ignorez l’histoire commune de l’apartheid sud-africain et de l’apartheid israélien.
Lorsque je vous ai dit, en tant qu’humaniste, combattre le sionisme, j’ai affirmé mon opposition résolue au système d’apartheid, rien d’autre. J’ai lu sur le forum de Reopen911 que l’un d’entre vous avait compris que je voulais éradiquer la population israélienne. C’est très insultant. Malheureusement, cela reflète le conditionnement auquel nous soumettent les grands médias. À les entendre, il n’y aurait que deux options : se résigner aux crimes de l’armée israélienne ou préconiser des crimes plus vastes encore ; il n’y aurait aucune possibilité de paix juste et durable. Ne vous laissez pas enfermer dans ces âneries.
Je reviens à mon propos. En l’état actuel des choses (et non pas au regard de la situation de 1947), je considère que la création d’un ou de deux États palestiniens à Gaza et en Cisjordanie privés des attributs de la souveraineté ne serait qu’une fiction, identique à celle des bantoustans d’Afrique du Sud, visant à la consolidation du régime d’apartheid. Je milite pour la reconnaissance de la citoyenneté israélienne des apatrides palestiniens, où qu’ils se trouvent, et la réforme du régime politique israélien sur la base «un homme, une voix». C’est de cette manière que le problème sud-africain a été résolu et c’est ainsi qu’une paix juste et durable peut s’installer au Proche-Orient.
ReOpen911 : Nous n’allons pas nous appesantir sur cette pratique qui tend à accuser (ou à laisser planer la suspicion) d’antisémitisme, puisque vous avez déjà répondu sur ce sujet. Cependant, vous voyagez beaucoup, partout dans le monde, et donc d’après votre expérience personnelle, est-ce là une pratique généralisée ou peut-on parler de spécificité française ?
Thierry Meyssan : Partout en Occident, le souvenir des crimes du passé nourrit une crainte de voir resurgir l’antisémitisme. Mais il n’y a qu’en France et dans les pays anglo-saxons que cette inquiétude légitime ait été instrumentée pour discréditer les dissidents politiques. Vous voulez interdire d’antenne un humoriste qui vous critique ou virer un dessinateur de votre journal? Dites qu’ils ont la rage ou accusez-les d’antisémitisme.
ReOpen911 : L’Effroyable Imposture ayant été un succès planétaire, il vous a été reproché de vous être «enrichi sur la crédulité des gens». Certes, nul n’a accusé M. Bernard Henri-Lévy de s’être enrichi grâce à son «romanquête» sur le journaliste Daniel Pearl, mais il était déjà richissime et extraordinairement influent. Peut-on savoir les bénéfices que vous avez personnellement tirés de la vente de ce best-seller ?
Thierry Meyssan : Comme je vous l’ai dit la dernière fois, mon éditeur français de l’époque, [Carnot], a été sollicité par des responsables états-uniens. Il a créé une filiale aux USA et y a transféré tous mes droits d’auteur sur l’édition française et les éditions étrangères dont il avait la charge. Puis, il a déposé son bilan en France et s’est enfui avec l’argent que j’avais gagné. Je n’ai donc jamais eu l’occasion de m’enrichir. Au demeurant, il faut être bien naïf pour croire que l’on puisse faire de l’argent en combattant l’empire états-unien.
J’ai néanmoins perçu quelques royalties avant sa faillite. Une fois payés les frais d’avocat, j’ai consacré la quasi-totalité de cet argent au Réseau Voltaire. Je vis de mon activité de journaliste dans des revues étrangères. Je n’ai ni propriété immobilière, ni voiture.
ReOpen911 : De même, qui finance le Réseau Voltaire ? Quel est son budget ? Le nombre d’employés ? Les méthodes de travail ?
Thierry Meyssan : Le Réseau Voltaire est exclusivement financé par ses lecteurs. Nous avons mis en place un système de dons en ligne qui offre des conditions maximales d’anonymat. Je me suis donc mis dans l’incapacité d’identifier les donateurs et je n’ai aucun moyen de les contacter pour les remercier. Nous touchons également une commission sur les livres vendus en ligne, bien qu’il s’agisse là plutôt d’un service aux lecteurs que d’une source de financement. Mais les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Au cours des derniers mois, nous avons racheté du matériel. Dans la période actuelle, nos ressources financières sont insuffisantes et, outre les frais de documentation, sont entièrement absorbées par la maintenance technique des 12 sites Internet que nous éditons. Vous devez avoir en tête que des sites de cette taille coûtent cher.
Par le passé, nous avons eu des journalistes salariés. C’était malsain. On ne peut pas être salarié d’un réseau de résistance, fût-elle intellectuelle. Aujourd’hui, tous nos rédacteurs sont bénévoles.
Pour nous développer, nous devrions avoir des équipes de traducteurs permanents et un secrétariat pour la mise en ligne. Nous devons donc trouver d’autres sources d’argent. Nous voudrions mettre de la publicité sur Voltairenet.org, mais les annonceurs hésitent à mêler leur image à la nôtre. Évidemment pour une société qui a des intérêts aux États-Unis, c’est une mauvaise idée, mais pour ceux qui veulent percer sur les marchés arabes ou sud-américains, ce peut être au contraire très intéressant.
Nos méthodes de travail n’ont rien d’original, sinon que notre rédaction est éclatée dans plusieurs pays et que nous devons donc travailler avec des outils Internet adaptés. Ce qui est original, c’est le choix de nos sources et notre indépendance de pensée.
Après une année difficile, nous avons décidé de nous regrouper au Liban où plusieurs d’entre nous viennent de s’installer. Nous nous sommes placés au service de la Résistance et entendons poursuivre notre travail d’analyse et de prospective en étroit contact avec l’ensemble des formations anti-impérialistes, au Proche-Orient et partout ailleurs dans le monde.
ReOpen911 : À la suite de la publication de L’Effroyable Imposture, de votre point de vue, comment s’est mise en place la campagne de discrédit contre vous (et accessoirement votre présentation des faits) alors qu’au départ l’accueil semble avoir été plutôt neutre, voire assez bienveillant comme chez M. Thierry Ardisson (qui d’ailleurs par la suite invita M. Eric Laurent)?
Thierry Meyssan : Dès sa parution, ce livre a été chroniqué à l’étranger de manière très positive, puis en France avec bienveillance. La campagne de dénigrement a été lancée simultanément par trois médias : la Radio télévision belge, Le Monde et Libération. Seuls les journalistes du Monde avaient lu l’ouvrage, ceux de la RTBF et de Libération n’avaient aucune idée de son contenu. Les autres ont embrayé en quelques jours.
L’identité et la simultanéité des arguments, alors même qu’ils n’ont aucun fondement, attestent que ces critiques ont été coordonnées. Selon le témoignage d’amis journalistes qui ont assisté à la préparation de ces papiers, une personnalité est intervenue auprès des rédactions de plusieurs médias en ce sens. Les autres ont suivi de manière grégaire. Cette personnalité est aujourd’hui un des proches collaborateurs du président Sarkozy.
On a oublié quels étaient les arguments principaux de cette campagne. Il y avait, nous venons d’en parler, l’accusation d’antisémitisme, et celle d’anti-américanisme, mais il y avait surtout des critiques sur mes sources d’information. On me reprochait d’avoir travaillé en équipe, de ne pas m’être déplacé personnellement sur le site du World Trade Center et sur celui du Pentagone et d’avoir sollicité mes collaborateurs aux États-Unis et dans d’autres pays. On me demandait qui j’étais pour avoir une telle équipe. Surtout, on me reprochait de donner en bas de page les URL des documents cités. En 2002, tous les documents officiels US étaient disponibles sur Internet, mais en France le Journal officiel n’existait encore qu’en version papier. Mes confrères ne savaient pas comment utiliser ce média et n’étaient pas capables de faire la différence entre une déclaration du président des États-Unis publiée sur le site de la Maison-Blanche et les délires d’un illuminé sur son blog. Pour eux, tout ça, c’était du pareil au même et ce n’était pas fiable. J’utilisais un outil étrange et cela leur paraissait déloyal.
ReOpen911 : À l’issue de cette campagne, vous avez décidé de changer de stratégie et d’aller à la rencontre des pays arabes?
Thierry Meyssan : Non, au début ce n’était pas un choix. L’occasion s’est présentée. Au cours de cette campagne, j’ai été invité au centre Zayed, qui était à l’époque le think tank de la Ligue arabe à Abou Dhabi, puis j’ai été l’invité de la principale émission politique d’al-Jazeera. J’ai convaincu et cela m’a ouvert bien des portes.
Ne croyez pas que c’était facile. Si le public arabe était heureux d’entendre dire que des musulmans n’étaient pas responsables des morts du 11-Septembre, il protestait lorsque j’expliquais qu’Oussama ben Laden était un agent de la CIA chargé de provoquer le choc des civilisations. J’ai multiplié les débats publics avec des ambassadeurs, des généraux et des ministres. Je devais argumenter face à des contradicteurs autrement mieux informés sur ces sujets que les journalistes européens.
Cheikh Zayed, le président des Émirats arabes unis, a fait traduire mon livre. Il l’a imprimé et en a envoyé 5000 exemplaires dédicacés aux principales personnalités universitaires et politiques arabes. J’ai mobilisé la Ligue arabe pour qu’elle propose à l’Assemblée générale de l’ONU de constituer une commission d’enquête internationale sur le 11-Septembre. Les États-Unis m’ont alors déclaré persona non grata, ils ont menacé les États membres de la Ligue arabe jusqu’à ce qu’ils renoncent au projet, et ils ont contraint le Centre Zayed à fermer et à licencier ses 140 chercheurs.
Ce que j’ai entrepris là est d’autant plus considérable que je l’ai fait seul. Je n’ai jamais exercé de fonctions officielles et je n’ai jamais été adossé à une institution. Je n’avais d’autre arme que la force de mes idées.
ReOpen911 : Parlons de la Russie. Pourquoi être allé «pactiser» avec la Russie de Poutine, où la liberté d’expression est très contrôlée (on pense par exemple à la mort de la journaliste Anna Politkovskaïa), la stratégie des opérations menées «sous faux pavillon» tout aussi connue (attaques «terroristes» tchétchènes de 1999, voire l’empoisonnement de M. Alexandre Litvinenko) et les intentions impérialistes tout aussi fortes que celles des États-Unis ? Quelles étaient alors vos intentions ? Quel est le niveau de connaissance des élites russes sur le sujet du terrorisme fabriqué ?
Thierry Meyssan : Si vous examinez un jour les trois faits que vous me citez avec autant de précision que la version bushienne du 11-Septembre, vous découvrirez que vous vivez dans un monde de propagande et que la version que vous en avez est tout aussi fausse. Vous me dites que la liberté d’expression est très contrôlée en Russie. C’est vrai, mais c’est relatif. Elle l’est beaucoup moins qu’en France. Il est plus facile de critiquer Vladimir Poutine et Dmitry Medvedev dans les journaux russes que Nicolas Sarkozy dans la presse française.
Précisément, je me suis rendu compte que la presse française n’est pas libre. Ses journalistes s’interdisent de penser hors du conformisme ambiant. J’ai constaté le fantastique écho de mes travaux dans le monde arabe et je me suis décidé à mobiliser l’opinion publique internationale. J’ai donc pris l’initiative de poursuivre par la Russie. J’y conserve des contacts à haut niveau et j’écris régulièrement dans le principal hebdo politique et le mensuel féminin le plus diffusé.
Contrairement à votre préjugé, je ne pense pas que l’on puisse comparer la volonté de puissance des États-Unis à celle de la Russie. Washington prétend contrôler le monde global, Moscou ambitionne de restaurer son influence dans sa sphère linguistique et historique traditionnelle. Vous ne trouverez pas en Russie de projet comparable à celui du PNAC que vous avez traduit. Il faut l’admettre : les États-Unis veulent nous dominer, tandis que la Russie veut être notre partenaire. Les Slaves ne sont pas nos ennemis, ce sont nos frères. Ils sont beaucoup plus proches culturellement de nous que les États-uniens. Voltaire a vécu à la cour de Catherine II de Russie où le français était la langue officielle.
Il y a quelques jours, les États-Unis et Israël ont poussé la Géorgie à tuer les Russes d’Ossétie. Moscou a répliqué par une vaste opération militaire que la presse occidentale présente comme disproportionnée. En réalité, la Russie vient de sauver la paix mondiale, car si elle n’avait pas immédiatement stoppé l’agression, Washington et Tel-Aviv en auraient conclu qu’ils pouvaient se lancer dans la guerre qu’ils ambitionnent: la conquête de l’Iran, qu’ils ont préparée en occupant l’Afghanistan et l’Irak.
Les élites russes sont parfaitement conscientes de la réalité du 11-Septembre. Je vous renvoie à la préface du général Leonid Ivashov de la réédition française de L’Effroyable Imposture et du Pentagate. Jusqu’à présent, les élites russes ne voulaient pas en faire un sujet de polémique. Cela change: ne manquez pas la soirée que la première chaîne de télévision russe y consacrera le 9 septembre.
ReOpen911 : Même question avec une personne et un pays encore plus controversés: M. Mahmoud Ahmadinejad et l’Iran.
Thierry Meyssan : J’ai rencontré les principaux dirigeants iraniens des dernières années, mais pas le président Ahmadinejad et n’ai jamais demandé à le rencontrer. Ceux qui ont lu L’Effroyable Imposture 2 savent que je déplore sa stratégie : je pense qu’il devrait s’efforcer de faire baisser la tension dans cette région du monde au lieu de multiplier les provocations rhétoriques.
Au demeurant, la réalité de l’Iran n’a aucun rapport avec ce qu’en disent les médias occidentaux. On peut présenter la Révolution iranienne de manière négative tout autant que la Révolution russe ou la Révolution française. Mais ces événements ont émancipé des millions de gens à plus d’un titre.
Je vous choque et vous pensez que j’ignore la condition des femmes, des homosexuels ou des baha’is ? Pas du tout. Je vois le chemin qui a été accompli depuis le renversement de la dictature du Shah et l’expulsion des puissances coloniales. Contrairement à ce que prétend la propagande occidentale, les problèmes dont nous parlons ne sont pas dus à la Révolution islamique, ils sont bien antérieurs. La Révolution a réussi de grandes avancées sociales, auxquelles certains pays européens ne sont toujours pas parvenus, de la formation universitaire des femmes au remboursement de l’IVG.
J’ai autorisé les autorités iraniennes à publier mes livres en farsi sans droits d’auteur, à titre de contribution personnelle à la Révolution. Je participe presque chaque semaine à des émissions de radios ou de télévisions iraniennes, et je ne manque jamais une occasion de rappeler au public iranien l’intolérance et la violence qui persistent au sein de la société iranienne.
ReOpen911 : Comment s’est passé votre rencontre avec le Président du Venezuela, M. Hugo Chávez ?
Thierry Meyssan : Le Réseau Voltaire a agrégé de nombreux médias non alignés, particulièrement en Amérique latine. Les pages en espagnol de Voltairenet.org sont les plus lues et notre site est devenu la principale source indépendante en langue espagnole, si je mets de côté Rebelión qui est un portail et non une agence.
La plupart de nos responsables en Amérique latine ont des contacts fréquents avec le président Chávez, je ne l’ai rencontré pour ma part que brièvement, même s’il m’a fait l’honneur de me citer largement.
Vous semblez moins gênés par mes amitiés vénézuéliennes que russes ou iraniennes. Pourtant, Hugo Chávez aussi a été présenté dans la presse occidentale comme un dictateur antisémite et il a rapproché son pays à la fois de la Russie et de l’Iran. Il est vrai que, vu sa popularité dans toute l’Amérique latine, les accusations à son encontre n’ont pas marché.
ReOpen911 : Revenons en France, le gouvernement Sarkozy bénéficie de l’expertise de nos services de renseignement. Leur hiérarchie et leur organisation ont immédiatement subi de grands changements au lendemain des élections. La perception française des attentats du 11-Septembre (en assumant que le tandem Chirac/Villepin avait compris) a-t-elle évolué au sein de ces services et du cabinet Sarkozy et dans quel sens selon vous ? En clair, quel est votre avis, personnel, sur le niveau de connaissance du gouvernement Sarkozy au sujet de ce qui s’est réellement passé le 11-Septembre 2001 ?
Thierry Meyssan : Je ne pense pas que M. Sarkozy s’intéresse à savoir ce qui s’est réellement passe le 11-Septembre.
J’observe par contre qu’il écarte systématiquement tous ceux qui ont un avis dérangeant sur le sujet. Il a procédé à une véritable épuration au sein des services secrets extérieurs, des instituts de défense et de l’audiovisuel extérieur de tous ceux qui s’interrogeaient à voix haute sur le sens de l’opération de l’OTAN en Afghanistan et sur l’authenticité des liens supposés entre le 11-Septembre et ce pays. Il s’agissait de fonctionnaires qui se gardaient bien de professer des opinions dissidentes, mais qui avaient le tort de poser des questions légitimes.
Le président Sarkozy vient d’envoyer à la mort 10 jeunes soldats français en Afghanistan. Il justifie cela en reprenant à son compte le discours des néoconservateurs sur le 11-Septembre et la guerre au terrorisme. Ses arguments n’ont pas convaincu les militaires engagés dans cette opération, d’autant que ceux-ci voient très bien qu’ils ne luttent pas contre des «terroristes internationaux», mais contre une insurrection nationale. Le voilà donc qui se lance lui aussi dans le mensonge, allant jusqu’à reprendre le mythe (lancé par Laura Bush) des jeunes filles dont les «talibans» arracheraient les ongles parce qu’elles les ont vernis. Ce genre d’intox peut convaincre une opinion publique sous-informée aux États-Unis ou en France, mais pas les militaires en mission qui sont sur place. Au contraire, le recours si visible à la propagande ne peut que souligner à leurs yeux la mauvaise foi du président Sarkozy.
ReOpen911 : Qu’en est-il de l’élite diplomatique, journalistique et politique française ? Est-elle aussi désinformée que les citoyens français ?
Thierry Meyssan : Les élites ont les moyens de savoir si elles le veulent. Mais la plupart ne veulent rien savoir du tout. Elles préfèrent s’en tenir au confort du statu quo.
ReOpen911 : À votre avis, le mouvement pour la véritéur le 11-Septembre (9/11 Truth Movement) est-il suivi par différents services de renseignement dans le monde, et est-il considéré comme une véritable menace ou simplement comme marginal et minoritaire ?
Thierry Meyssan : Ce mouvement n’a rien de marginal. Il porte sur un point essentiel qui est un révélateur de tout un système. Comprendre le 11-Septembre, c’est retrouver l’esprit critique et découvrir que nous vivons dans un monde de mensonges. C’est par voie de conséquence remettre en cause tous les dogmes de notre époque, y compris les préjugés que vous avez cités à propos de la Russie ou de l’Iran. C’est aussi remettre en cause le bien-fondé de tout ce qu’a permis le 11-Septembre : les guerres en Afghanistan et en Irak, les loi anti-terroristes, les enlèvements de la CIA, la torture, etc.
Bien sûr que le mouvement pour la vérité est suivi par les services de renseignement de nombreux États. Comprendre le 11-Septembre, c’est redevenir un esprit libre. Cela a de quoi inquiéter les partisans de l’empire et conforter ceux qui lui résistent.
Entretien réalisé le 30 août 2008.
Première publication sur le site de Reopen911, le 1er septembre 2008.
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